HONGRIE


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Pays continental et plat, situé à l’est de l’Autriche, dans un espace entouré par les Carpates – espace qu’elle partage avec la Slovaquie, la Transylvanie roumaine, le nord de la Serbie, de la Croatie et de la Slovénie –, la Hongrie est l’un des États les plus anciens du Centre-Est européen. Réduite en 1920 à un tiers de son territoire d’autrefois, elle s’étend sur 93 000 kilomètres carrés, soit un sixième de la France actuelle; en 1993, elle comptait un peu moins de 10,3 millions d’habitants (sa population est en diminution constante depuis le début des années 1980).

Le peuple hongrois (« magyar ») appartient, par ses origines et par sa langue, à la famille finno-ougrienne, dont certains groupes habitent toujours l’Oural. Après de longues migrations, pendant lesquelles ils se sont mêlés à des peuplades turques vivant alors sur les steppes au nord de la mer Noire, les ancêtres des Hongrois finirent par se fixer, à la fin du IXe siècle, dans les grandes plaines du bassin pannonien, entre les Germains et les Slaves de l’Ouest d’une part, les Roumains et les Slaves du Sud d’autre part. Ils devaient par la suite recevoir l’apport ethnique de tous ces groupes ainsi que de certains autres peuples ou fragments de peuple propulsés sur leur territoire tantôt par les invasions mongoles (comme les Coumans), tantôt par leur propre dynamisme (Tsiganes et Juifs de Pologne), tantôt par des politiques de colonisation impériale (Saxons et autres Allemands). Le vocabulaire de la langue magyare porte la trace de toutes ces cohabitations et de tous ces métissages. À présent, les magyarophones forment plus de 95 p. 100 de la population du pays, mais de 3 à 4 millions de Magyars vivent aussi dans les pays limitrophes de la Hongrie, principalement en Roumanie (en Transylvanie), en Slovaquie du Sud, en Ukraine subcarpatique et en ex-Yougoslavie (Voïvodine). On estime le nombre des Hongrois dispersés dans le monde occidental (Europe de l’Ouest et Amériques) à 1 million et demi, dont une fraction non négligeable (10 p. 100 ou plus) est de souche juive.

Les Hongrois s’étaient convertis au christianisme à la fin du Ier millénaire; cette religion leur était venue de Rome, ce qui les a placés depuis lors dans l’orbite de la culture occidentale. Au XVIe siècle, la Hongrie a massivement participé à la Réforme et, en dépit de certains succès de la Contre-Réforme, une bonne partie de la population est restée calviniste ou luthérienne (30 p. 100, selon les dernières statistiques exhaustives, qui remontent à l’entre-deux-guerres). Avant la guerre, de 5 à 6 p. 100 de la population était de confession israélite; comme en Pologne, en Tchécoslovaquie et en Roumanie, les juifs étaient particulièrement nombreux dans les villes. C’est ainsi que près du quart des habitants de la capitale (Budapest) étaient, encore au début des années quarante, de religion ou d’origine juives. De la fin du XIXe siècle jusqu’à l’époque des persécutions (qui, en Hongrie, avaient débuté en 1919-1920 pour culminer en 1944 avec l’extermination de plusieurs centaines de milliers de citoyens hongrois d’origine juive), les juifs ont joué un rôle éminent dans la vie intellectuelle hongroise, en particulier dans les courants de modernisation.

La Hongrie n’est pas très favorisée par la géographie: elle a un sol fertile mais, pays de plaine (son plus haut sommet dépasse à peine 1 000 m), elle a peu de ressources minérales; pays continental, elle est dépourvue d’accès à la mer (sauf par voie fluviale). Mais surtout, elle appartient à une zone de l’Europe qui, tant par son exposition géographique que par sa multiplicité ethnique, est rarement arrivée à se soustraire à l’influence de ses puissants voisins de l’Ouest ou de l’Est: l’Empire germanique d’un côté, l’Empire ottoman et la puissance russe, de l’autre côté. Écrasée et envahie par les Turcs au début du XVIe siècle, la Hongrie n’a pu se perpétuer comme État que dans le cadre de l’Empire des Habsbourg, ce qui l’a réduite, pendant des siècles, à un statut de colonisé. Associée, plus ou moins à égalité, à l’Autriche dans le cadre de la Double Monarchie (1867-1918), elle n’a pu éviter d’en partager la chute, avec pour conséquence l’amputation des deux tiers de son territoire. Alliée des puissances de l’Axe, elle devait être traitée par l’Union soviétique, à l’issue de la guerre, à la fois en ex-ennemi et en futur satellite. Dans la zone d’influence créée par les Soviétiques en cette partie centrale de l’Europe, les Hongrois seront d’ailleurs les premiers à se révolter les armes à la main en 1956: mis en échec dans un premier temps, les Soviétiques devront mobiliser toutes leurs ressources pour venir à bout de la révolte hongroise. Une fois de plus, les velléités d’indépendance de la Hongrie seront écrasés par la force mais, trente-deux ans plus tard, en 1989, les Hongrois seront parmi les premiers à rompre avec le système communiste.

Du point de vue de son développement (social, économique, technique), la Hongrie se classe dans le groupe des pays « moyennement développés », avec un niveau de vie qui est de 30 à 50 p. 100 inférieur à celui de l’Europe occidentale. Le retard de la Hongrie, en termes de modernité technique, est particulièrement manifeste au niveau des infrastructures (routes, hôpitaux, etc.) et des équipements productifs, alors qu’il est en train de s’atténuer au niveau des biens offerts à la consommation courante. Certes, ce retard est en partie le produit de l’histoire dans la mesure où, jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’économie hongroise, paralysée sous le poids des latifundia improductifs, n’est pas parvenue à se lancer dans une industrialisation de type capitaliste. Comme la plupart des pays du Centre-Est européen, la Hongrie n’a pas disposé d’une bourgeoisie commerçante et industrielle assez forte pour moderniser son économie ainsi que ses institutions politiques. Culturellement brillante, la Hongrie était donc un pays socialement attardé avant de tomber dans la zone d’influence de l’U.R.S.S. L’importation forcée des méthodes soviétiques n’a pas porté remède à ce retard, loin de là. Une réforme agraire radicale, réalisée dès 1945, aurait certes pu jeter les bases d’une économie paysanne prospère, mais la collectivisation – imposée pour des raisons de conformité avec le modèle soviétique – a bientôt recréé aussi bien les latifundia improductifs que les rapports de subordination de type féodal. L’autre volet du développement à la soviétique – la concentration des ressources au profit d’une industrie lourde autochtone, destinée à renforcer l’autarcie technique du bloc soviétique – avait pour résultat d’arracher la Hongrie à la division internationale du travail. En conséquence: tout « industrialisée » qu’elle soit désormais, la Hongrie est complètement déphasée par rapport aux structures modernes de la production; avec la décommunisation, elle ne sait que faire de ses industries vieillies avant d’avoir servi.

Au regard de ses institutions politiques et sociales, la Hongrie pendant le communisme n’a pas été très différente de ses voisins. La société hongroise a vécu sous le signe d’un capitalisme d’État dont l’inspiration était marxiste-léniniste, ce qui signifie en pratique que toutes les décisions dépendaient, d’une façon ou d’une autre, du pouvoir politique et que tous les personnels à tous les niveaux étaient nommés (et révoqués) par l’État-parti. Toutefois, en 1968, la planification hongroise a été dans une certaine mesure décentralisée, ce qui faisait que, dans leur activité quotidienne, les entreprises hongroises disposaient d’une plus grande marge d’autonomie que leurs homologues est-européennes (Yougoslavie exceptée). Une autre originalité de la Hongrie était que, après 1956, l’exploitation familiale a pu reprendre ses droits dans le cadre des fermes collectives. Elle vivait en symbiose avec la gestion collective et profitait même de certaines facilités (crédits, équipements) gérées au titre de la collectivité. Ces assouplissements ont mieux préparé la société hongroise au postcommunisme que ne l’étaient ses voisins sans toutefois lui épargner les chocs d’un changement total.

1. Un pays continental

Cadre naturel et ressources

Les paysages, si souvent décrits, de la Grande Plaine ou Alföld, donnent l’image de la Hongrie traditionnelle. À l’est du Danube s’étend un vaste bassin de subsidence tertiaire, comblé par des formations alluviales et éoliennes quaternaires. Le climat, marqué par la relative faiblesse des précipitations (500 mm par an) et leur irrégularité, annonce celui des steppes de l’Europe orientale. L’aridité exclut la forêt; les sols noirs se forment sur les lœss, mais les placages alcalins s’étendent au fond des dépressions occupées l’hiver par des marais. Dévastée par les Ottomans après la bataille de Mohács (1526), reconquise après le traité de Karlowitz (1699) par les descendants de Magyars réfugiés au nord du pays, de Slaves chassés des Balkans et de populations d’Europe centrale, la Grande Plaine se couvre alors de grands villages au plan en damier, au centre de terroirs à champs assolés où se pratique la culture extensive des céréales: elle devient au XIXe siècle l’un des greniers à blé de l’Europe. Ce n’est qu’avec l’afflux ultérieur de la population que des points d’habitat temporaire et isolé, les tanya deviennent des établissements permanents.

Les grands travaux d’aménagement ont apporté de profondes modifications dans l’économie agricole et les structures sociales. Aux pâturages médiocres, rappelant la puszta primitive, qui s’étendent encore sur les dunes de l’interfluve Danube-Tisza et sur les parties sableuses du Nyírség, se sont ajoutées les plantations d’arbres fruitiers et des vignobles dans le premier; de tabac, pommes de terre et tournesol dans le second. Le Hortobágy est passé de l’élevage extensif de buffles, de chevaux, de porcs et d’oies à la culture intensive. Mise en place petit à petit au cours de ce siècle, l’irrigation concernait en 1970 plus de 300 000 hectares: puisées dans les nappes phréatiques ou canalisées à partir de barrages construits en amont de la Tisza dont les crues dévastatrices ont été régularisées, les eaux furent distribuées dans le cadre d’exploitations d’État ou de coopératives qui pratiquaient les cultures maraîchères et fourragères à haut rendement. L’amélioration des sols alcalins par la culture pionnière du riz, la plantation de rideaux protecteurs, le reboisement des pentes, le remembrement des terres et la fondation de villages modèles sont autant d’opérations qui, malgré quelques échecs, ont contribué à transformer la physionomie des paysages. L’implantation de combinats de transformation de produits agricoles, l’extraction du pétrole et du gaz naturel ont permis le réveil d’agglomérations comptant de 20 000 à 50 000 habitants. Au nord-est, Debrecen – ville calviniste par excellence –, capitale culturelle et religieuse de la Grande Plaine approchait les 200 000 habitants en 1980.

À l’ouest du Danube, l’ensemble des régions appelées Transdanubie ont été moins modifiées. L’invasion turque et les guerres les ont relativement épargnées; l’évolution plus ancienne d’un peuplement continu a favorisé la dispersion de l’habitat. Le relief introduit de notables différences: au sud, les affluents de la Drave découpent en collines un glacis de dépôts néogènes, dominé par le massif du Mecsek, témoin de l’effondrement pannonien. À l’ouest s’élèvent les derniers massifs des Alpes orientales, Sopron et K face="EU Updot" 盧szeg. Au nord, le Kisalföld ou Petite Plaine représente un vaste marécage drainé. Des vallées alluviales confluent dans le plus étendu des lacs d’Europe centrale, le Balaton (600 km2), frangé de vignobles et de vergers, centre de tourisme balnéaire. Partout, le climat plus humide et relativement plus doux l’hiver explique l’extension d’une forêt de hêtres et de chênes que les défrichements ont épargnée sur les versants, les sols pauvres et le fond des vallées. Les transformations engagées dans le régime socialiste ont atteint moins profondément le système de culture et d’élevage traditionnel, les exploitations collectives furent moins étendues que dans la Grande Plaine, la polyculture restant règle, l’irrigation exceptionnelle. De taille moindre, les bourgades restent des marchés agricoles. Les mines de charbon et d’uranium du Mecsek animent une petite région industrielle; Komló, ville nouvelle, se développe auprès de la ville historique de Pécs.

On convient d’appeler dorsale montagneuse une série de massifs qui, du sud-ouest au nord-est, relient les Alpes aux Carpates, traversant ainsi en diagonale le nord du bassin pannonien ; la plupart se composent de horsts de roches primaires, de plateaux calcaires ou dolomitiques qui renferment des bauxites, de pointements et de coulées d’origine volcanique; le long des lignes de failles, des éruptions se sont en effet produites à la fin du Tertiaire: les sources thermales attestent encore cette activité. Dans les bassins qui séparent les massifs les uns des autres, des charbons bruns et lignites sont exploités. À l’ouest, le Bakony domine de ses hauteurs boisées le lac Balaton. Le Danube, au centre, incise en un beau défilé le complexe de massifs appelé Dunazug. À l’est, le Mátra atteint les plus hautes altitudes. Un piémont couvert de vignobles le relie à l’Alföld. Dans les vallées et les bassins, des foyers d’industrie sidérurgique et chimique retiennent la population. Les agglomérations urbaines de la dorsale se sont développées en fonction de l’industrie extractive. À l’ouest, les activités dans le comitat de Nógrád et les villes de Tatabánya, Várpalota et Dorog sont fondées sur le charbon, tandis que Ajka, Alma sfüzit face="EU Updot" 盧 sont les centres de la bauxite et de l’alumine. À l’est, le comitat de Borsod concentre les industries chimiques nées du gaz naturel; sa capitale, Miskolc, deuxième ville hongroise, avec plus de 200 000 habitants, est un combinat sidérurgique utilisant les minerais de Rudabánya. Seul minerai rare, le manganèse est exploité à Úrkút.

Une vocation agro-industrielle

La spécialisation de la Hongrie est déterminée par deux facteurs historiques. Le premier découle de l’éclatement de l’Empire austro-hongrois et de la signature du traité de Versailles, après la Première Guerre mondiale; le second est l’intégration de la Hongrie dans le système socialiste. Après la Première Guerre mondiale, la Hongrie a perdu les deux tiers de son territoire et donc une grande partie de ses ressources en matières premières. Avec son entrée dans la zone d’influence de l’U.R.S.S., elle a développé une stratégie industrielle qui a distendu ses liens économiques traditionnels avec ses voisins, Autriche, Allemagne, Italie, pour s’intégrer au sein du Comecon. La transition postsocialiste, commencée en 1990, la pousse à renouer avec ses partenaires d’antan et à chercher l’intégration dans l’économie européenne. Un traité d’association avec la C.E.E. a été signé en 1991.

Sa vocation agricole a été contrariée par plusieurs tentatives d’industrialisation tout au long des cent dernières années. Au cours des années soixante, la Hongrie a créé un puissant secteur agro-industriel qui en fait un concurrent redouté de pays plus développés, comme la France, qui se montre réticente à voir ce pays bénéficier d’avantages commerciaux avec la C.E.E.

Après la Seconde Guerre mondiale, le pays va connaître une profonde réorientation de son économie. Le contrôle de l’économie et l’organisation des activités sous l’égide d’une planification impérative vont contribuer à remodeler ses structures économiques. L’accent sera mis sur le développement rapide de l’industrie lourde, jugé prioritaire; l’agriculture sera collectivisée brutalement et les choix industriels tiendront peu compte des ressources disponibles et des possibilités réelles de l’économie. C’est après l’explosion de 1956 qu’on en reviendra à une approche plus réaliste, en tenant compte de la vocation agro-industrielle du pays.

L’agriculture hongroise, organisée en fermes d’État et en coopératives, est spécialisée dans la production de blé et de maïs. La Hongrie produit annuellement 34 millions de quintaux de blé et 45 millions de quintaux de maïs, se situant aux niveaux ouest-européen et nord-américain en ce qui concerne les rendements. Parallèlement, les plantes industrielles se sont développées (betterave à sucre, tournesol, fourragères pour le bétail); l’irrigation des terres et l’aménagement des superficies cultivables ont permis d’étendre les cultures maraîchères: oignons, tomates, concombres, piments. La culture de la vigne s’est fortement développée. Certains crus, comme le tokaj (tokay), dont une partie est exportée, sont mondialement reconnus; on cultive la vigne sur la quasi-totalité du territoire. Les combinats vinicoles sont en voie de privatisation. Des repreneurs occidentaux, italiens et français notamment, adaptent ce secteur aux techniques en vigueur à l’Ouest.

L’élevage favorise encore la production de viande de porc (823 000 tonnes en 1992, contre 230 000 pour le bœuf, 28 000 pour le mouton, 416 000 pour la volaille). L’agriculture hongroise, un fleuron de l’ancien système socialiste, est aujourd’hui en plein marasme, en raison du démantèlement et de la privatisation des coopératives. La mise en place de quotas par la Communauté européenne limite les possibilités d’exportation.

L’industrie hongroise est fortement dépendante de l’extérieur pour ses approvisionnements en ressources naturelles. En 1960, le charbon représentait 80 p. 100 de la production énergétique de la Hongrie. Aujourd’hui, les sources d’énergie se sont différenciées: en 1992, le charbon (toutes qualités) ne représente plus que 18,3 p. 100 contre 34,5 p. 100 pour le pétrole, 29,9 p. 100 pour le gaz naturel, 12,8 p. 100 pour le nucléaire, 2,2 p. 100 pour le bois et 0,2 p. 100 pour l’énergie hydraulique. La production d’énergie d’origine nucléaire, avec l’ouverture de la centrale atomique de Paks, au début des années quatre-vingt, contribue à réduire la dépendance énergétique du pays. Par contre, de nombreuses mines de charbon ont été fermées, et d’autres doivent subir le même sort. La production de charbon n’est plus que de 4,9 millions de tonnes, contre près de 23 millions dans les années quatre-vingt. La production de pétrole atteint 1,8 million de tonnes. La Hongrie doit importer, pour couvrir ses besoins, de grandes quantités de matières premières: plus de 30 p. 100 pour l’énergie électrique, près de 80 p. 100 pour le pétrole, 40 p. 100 pour le gaz naturel en 1987. Des investissements de rationalisation sont effectués, dans le but d’appliquer de nouvelles technologies dans la production et l’utilisation de l’énergie.

L’industrie sidérurgique hongroise dépend également d’approvisionnements extérieurs en matières premières. La Hongrie importe la quasi-totalité des consommations intermédiaires utiles à la production d’acier. Cette industrie, comme dans les autres pays socialistes, a connu un développement soutenu, atteignant une production annuelle de 3,7 millions de tonnes en 1986. Toutefois, ce secteur connaît des difficultés. La crise frappe les villes sidérurgiques (Ozd, dans le nord du pays) qui ont beaucoup de mal à se reconvertir et se trouvent confrontées au chômage, toujours aigu dans les industries monoproductrices. La production d’acier n’atteint plus que 1,6 million de tonnes en 1992. La production hydraulique est peu développée. Un projet austro-hongrois d’exploitation en commun d’une centrale hydraulique sur le Danube, en amont de Budapest, a été abandonné, en raison de ses effets négatifs sur l’environnement. La bauxite est la seule matière première que la Hongrie détient en abondance; elle est à l’origine du développement de l’industrie de l’aluminium. Ce secteur est affecté par les cours mondiaux, ainsi que par l’apparition de nouveaux matériaux. La Hongrie possédait une industrie agro-alimentaire très performante, qui représentait un quart des exportations du pays et plus du quart de ses recettes en devises convertibles, avant l’effondrement du système socialiste. Aujourd’hui, ce secteur sinistré est en pleine reconversion.

Les communications

En raison de sa faible dimension et de sa situation géographique, la Hongrie jouit d’un bon réseau de communications, aujourd’hui bien entretenu mais qui semble, dans certaines parties du pays, insuffisant pour faire face à l’accroissement de la motorisation et à l’afflux de touristes. Le réseau ferroviaire compte 7 767 kilomètres, en diminution de 15 p. 100 par rapport aux années soixante. Environ un quart des lignes sont électrifiées, mais ce secteur absorbe 59 p. 100 du trafic, les locomotives Diesel le reste. Le réseau routier, long de près de 30 000 kilomètres, est asphalté à 90 p. 100 (contre 11 p. 100 en 1949). La construction d’autoroutes est encore modeste, 227 kilomètres en 1986; les autoroutes partent de la capitale dans quatre directions: le Balaton, l’ouest, l’est, et, récemment, le sud. Budapest souffre de l’absence d’une voie de contournement. Avec l’aide financière internationale et la participation d’entreprises étrangères, plusieurs projets d’extension sont en cours de réalisation, notamment le raccordement Györ-Vienne, qui mettra Budapest à seulement deux heures de Vienne. On projette également la construction d’autoroutes vers l’Ukraine, vers la Serbie. Plaque tournante, la capitale est souvent congestionnée par le trafic.

L’accroissement rapide du parc automobile contribue aux difficultés de la circulation urbaine. Malgré le prix d’achat élevé d’une voiture particulière et le coût exorbitant du carburant, eu égard au niveau de vie de la population, le taux de motorisation a effectué un bond remarquable au cours des trente dernières années. Le nombre de voitures individuelles possédées par la population atteint 2 millions en 1993 (contre 18 500 en 1960). Plusieurs constructeurs étrangers, allemands et japonais notamment, ont commencé à produire des voitures en Hongrie. Les transports publics urbains et interurbains, ainsi que les liaisons avec la campagne, sont très développés, bénéficiant d’autobus de qualité, fabriqués dans le pays (bus Ikarus); Budapest a un réseau métropolitain moderne et en expansion, reliant les nouveaux quartiers périphériques au centre de la ville. Les transports routiers de marchandises se développent, et la Hongrie dispose d’un important parc de camions qui sillonne l’Europe. L’équipement téléphonique, en voie de modernisation, est très insuffisant pour répondre à la demande. D’importants projets d’installation de centraux sont en cours de réalisation.

L’industrie touristique a connu un développement foudroyant. En 1993, le pays a accueilli 33 millions de visiteurs, en majorité occidentaux. La capitale s’est dotée d’équipements hôteliers de grande classe alors que le Balaton est une région de tourisme populaire.

Budapest et le « désert » hongrois

Il existe peu de pays en Europe où la capitale concentre autant qu’en Hongrie la population et les activités de la nation. L’agglomération de Budapest abrite depuis le milieu du XXe siècle 20 p. 100 de la population hongroise (2 089 000 habitants au début de 1987). En dépit des efforts de déconcentration, plus du quart des effectifs de l’industrie, près d’un tiers des lits d’hôpitaux et plus d’un tiers des médecins, un bon quart du chiffre d’affaires du commerce de détail, et la majorité des institutions scientifiques se trouvent localisés à Budapest. Le passé n’explique pas la situation présente puisque, encore au milieu du XIXe siècle, les cités jumelles Pest et Buda étaient égalées, sinon dépassées en importance par d’autres villes historiques. Mais située au centre presque géométrique du pays, avantagée par son accès fluvial, Pest-Buda, entre-temps rebaptisée Budapest, devient, à la fin de l’ère des Habsbourg, la première ville marchande du pays, le centre des finances, de la création industrielle et de la culture, alors même qu’elle retrouve tous les attributs d’une capitale administrative, siège d’un gouvernement de plein droit. Bien des facteurs contribuent à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle à faire de la capitale hongroise la rivale de Vienne et de Prague: la présence d’une bourgeoisie cosmopolite, le trafic sur le Danube, l’accumulation des capitaux, l’afflux des capacités et des intelligences. Après la Première Guerre mondiale, dans une Hongrie indépendante mais réduite à un tiers de sa superficie d’antan, Budapest deviendra aussi le premier centre industriel du pays, capitale du textile et de la métallurgie. Jusqu’à la fin des années cinquante, les pesanteurs de la planification centralisée agiront dans le même sens. Des dizaines de milliers de provinciaux viendront chaque année – en partie à la suite de l’exode rural dû à la collectivisation – s’établir dans la capitale, en dépit de la crise du logement et au mépris des interdictions légales. D’où l’hypertrophie de cette agglomération ainsi que la tendance des nouveaux venus à s’arroger un « droit de cité » en se construisant un habitat sauvage aux confins administratifs de la capitale.

Le mouvement semble avoir été endigué à l’approche des années quatre-vingt, et la population stabilisée au niveau de 2 millions. En effet, depuis la fin des années soixante, aux mesures visant à restreindre l’entrée dans la ville sont venues s’ajouter une politique d’aménagement régional et une décentralisation industrielle. La création de nouvelles unités de production à Budapest fut soumise à des dispositions draconiennes. Aussi, de 1970 à 1980, la population industrielle de Budapest – le nombre des actifs de l’industrie – a-t-elle diminué de 625 000 à 430 000, et son pourcentage dans le total des effectifs industriels du pays est passé de 34 à 26 (42 en 1960). La décentralisation a touché les régions minières en voie de reconversion; les villes-marchés de Transdanubie, Pécs, Sopron, Györ surtout; les villes agricoles de la Grande Plaine, où la proximité des exploitations collectives donnant de gros excédents a permis le développement de combinats intégrés, mais qui accueillent de plus en plus des industries employant la main-d’œuvre locale: chimie de transformation, matériel électrique, matières plastiques, textiles synthétiques. L’importation de gaz naturel de Transylvanie a déjà modifié le profil industriel de la région de Miskolc, dont l’industrie traditionnelle reposait sur le bois, le charbon et le fer: la chimie moderne, des cimenteries, des papeteries s’adjoignent à l’industrie lourde et la seconde région industrielle de Hongrie tend à se développer vers la Tisza tout en diversifiant sa production. En fait, il s’est agi non seulement de décongestionner Budapest, mais aussi d’accélérer la croissance de certains districts attardés. Ces derniers ont profité des investissements industriels de l’État largement au-delà de leur importance économique initiale.

Cela ne veut pas dire que la prédominance de Budapest ait été réellement affectée, que ce soit dans le domaine économique ou dans le domaine culturel. Pour un petit pays, il est d’ailleurs assez naturel que la capitale acquière un certain monopole de représentation symbolique et qu’elle attire tout ce que le pays comporte d’ambition.

2. La difficile conquête de l’indépendance

L’histoire de la Hongrie commence il y a un peu plus de mille ans, au IXe siècle, par la rencontre d’un peuple migrateur, les Hongrois ou Magyars, avec un territoire, le bassin danubien. Jusqu’à cette date, peuple et territoire eurent une histoire séparée. Le bassin danubien fut toujours une terre d’invasions et comme tel occupé successivement par les Celtes, puis les Romains qui laissèrent d’importants établissements en Dacie et Transdanubie (Pannonie); le plus illustre fut Aquincum, aujourd’hui Óbuda, dans la banlieue nord de Budapest. Dès le IVe siècle, le recul de l’Empire romain livra ces contrées à des invasions multiples et à des dominations éphémères: en particulier le passage d’Attila et des Huns et surtout l’établissement d’un empire avar, contre qui Charlemagne créa la marche orientale de l’Empire (actuelle Autriche).

Les origines du peuple hongrois

Des légendes tenaces ont fait des Hongrois des parents, voire des descendants des Huns. En réalité, les Hongrois sont un peuple d’origine non pas asiatique, mais nordique. De patientes recherches archéologiques sur le territoire de l’Union soviétique et surtout la linguistique comparée des langues finno-ougriennes ont prouvé que les Proto-Hongrois étaient établis au nord de l’Oural au IIe millénaire avant J.-C. et qu’ils sont descendus progressivement vers la moyenne Volga, où ils sont entrés en contact avec des éléments turcs. Pasteurs et pêcheurs à l’origine, les Proto-Hongrois devinrent des nomades pillards. Ils participèrent à cette civilisation de la steppe qui a laissé de splendides bijoux: enterré avec son cheval, le cavalier hongrois conservait dans sa tombe armes et harnachement que l’on peut encore admirer aujourd’hui au Musée national (Nemzeti Múzeum) de Budapest.

Menacées par les Petchénègues, les cinq tribus conduites par leur chef Árpád traversèrent les Carpates en 896 et s’établirent dans la haute vallée de la Tisza, qui demeura toujours leur habitat de prédilection. Ils ne renoncèrent pas tout de suite au pillage, et chaque année ils organisaient des expéditions qui leur apportaient butin et esclaves. Leur tâche était favorisée par la faiblesse de l’État carolingien, qui les laissait exercer leurs rapines quasi impunément.

La victoire des Allemands à la bataille du Lechfeld (955) marqua la fin des grands raids. À ce moment le processus de sédentarisation était suffisamment avancé pour faire de ces nomades pillards des agriculteurs sédentaires.

L’État hongrois médiéval

Le véritable fondateur de l’État hongrois est le roi saint Étienne (996-1037). Il imposa d’abord la conversion au christianisme, malgré les réticences de certains clans. Placé au contact des chrétientés grecques et latines, il choisit le catholicisme romain qui avait pénétré par l’intermédiaire de missionnaires venus de Bohême et de Bavière. Dans un souci d’équilibre, il se déclara vassal du Saint-Siège (couronnement en l’an mille), pour ne pas laisser intégrer la Hongrie dans l’Empire romain germanique. Et jamais le roi de Hongrie ne fut le vassal de l’empereur, ni le royaume une province de l’Empire. De la même façon, il organisa l’Église catholique, en la dotant de vastes domaines, mais il conserva le droit de patronat et le contrôle sur les deux archevêques (d’Esztergom et de Kalocsa) et les quatorze évêques. La fameuse couronne elle-même est un symbole, car il semble prouvé qu’il s’agit d’un joyau composite (byzantin et occidental).

Pour contrebalancer l’influence allemande, saint Étienne fit venir des missionnaires italiens et, dès cette époque, la Hongrie apparaît comme un carrefour d’influences dont la culture latine et la religion catholique constituaient les éléments dominants, tandis que la langue hongroise se maintenait à côté du latin, avant de s’épanouir au XVIe siècle comme langue littéraire.

Le peuple hongrois lui-même était composite. Il n’y a pas plus de race hongroise qu’il n’y a de race française et seule l’imagination du touriste occidental a pu créer un type physique hongrois. En fait, au cours du Xe siècle, les envahisseurs ont assimilé progressivement les populations existantes avars et slaves, la puissante originalité de la langue hongroise étant un facteur d’intégration; seules les populations de certains districts montagneux de Slovaquie ont conservé leur langue et leurs coutumes. Mais comme saint Étienne jugeait le pays insuffisamment peuplé, il favorisa l’implantation de colons allemands et les mouvements d’immigration ne cessèrent pratiquement pas jusqu’au XIXe siècle. Après chaque catastrophe démographique (invasion tatare au XIIIe siècle, grande peste du XIVe siècle, guerres turques des XVIe et XVIIe siècles), le pouvoir royal essayait d’attirer des étrangers pour mettre en valeur des terres dévastées. Cependant saint Étienne imposa à cette colonisation de fâcheuses traditions: sous prétexte qu’un royaume où l’on parlait plusieurs langues était plus fort, il laissa aux nouveaux venus langues et coutumes d’origine; à la fin du XVIIIe siècle, la Hongrie, faute d’avoir naturellement assimilé des éléments allogènes, prit l’aspect d’une mosaïque de groupes ethno-linguistiques et l’État hongrois se trouva dans une situation de faiblesse au moment où s’éveillaient des nationalités.

Il est vrai qu’au XIe siècle la monarchie de saint Étienne était l’une des plus solides d’Europe, car elle connaissait déjà une centralisation rudimentaire. Le territoire était partagé en unités territoriales de superficie à peu près égale et correspondant à la moitié d’un département français. Au centre de ce comitat (megye ), il y avait un château fort, tenu par une garnison royale et confié à un comte (ispán ) que nommait le roi. Cette division administrative était si rationnelle qu’elle s’est maintenue en gros jusqu’à nos jours. En outre, le roi se garda bien de distribuer les terres, sources de richesse et de pouvoir, dans une économie basée sur l’agriculture de subsistance. Les chefs de clan étaient devenus les barons, c’est-à-dire les membres du conseil et les fidèles du roi. Les hommes libres constituaient la foule des servientes , soldats qui sont à l’origine de la petite noblesse. Quant aux Hongrois plus pauvres, aux Slaves et aux esclaves, ils ont constitué peu à peu la masse paysanne d’où émergeaient les laboureurs (jobbágyság ). Cependant jamais la Hongrie n’a connu la hiérarchie féodale française, le propriétaire terrien étant le vassal direct du roi avec autorité immédiate sur ses paysans.

À la fin du XIIe siècle, l’État hongrois atteignit les limites qui devaient rester les siennes jusqu’en 1918. En effet, le roi Coloman (Kálmán) réussit à incorporer le royaume de Croatie-Slavonie et à étendre son protectorat sur la Dalmatie. Malgré cette fenêtre sur l’Adriatique, la Hongrie demeura une puissance continentale, même si la mer exerça souvent une véritable fascination sur ses poètes. Jusqu’à 1918 la Croatie conserva son autonomie à l’intérieur de l’État hongrois, qui englobait ainsi une bonne partie de ce qui devint la Yougoslavie, la Transylvanie, l’Ukraine subcarpatique et la Slovaquie.

L’apogée de la puissance hongroise

Au Moyen Âge, en dépit d’inévitables vicissitudes, le royaume de Hongrie était une grande puissance économique et politique.

La découverte d’importants gisements de cuivre et d’argent en Slovaquie (autour de Banská Bystrica) et d’or en Transylvanie (à Baia Mare) apporta au roi de substantielles ressources et dota le pays d’une solide monnaie: on y frappa, à partir du XIVe siècle, un florin d’or à l’imitation des monnaies florentines et vénitiennes. La fertilité du sol facilita la production agricole, tandis que les immigrants allemands développaient la production industrielle dans les villes, qui furent dotées de privilèges. La capitale Buda, les villes de Kassa (Košice), Pozsony (Bratislava), Pécs, Szeged n’avaient rien à envier aux villes allemandes ou françaises. Signe visible de prospérité, le royaume s’était couvert d’églises gothiques et de palais et tous les voyageurs étaient frappés par la richesse du pays et l’abondance relative de la population (3,5 à 4 millions d’habitants au XVe siècle).

Comme tous les autres monarques, les rois de Hongrie nourrirent des chimères et rêvèrent d’annexer des provinces polonaises (Galicie au XIIe siècle), tchèques (Moravie, Silésie au XVe siècle) ou allemandes (Basse-Autriche en particulier au XVe siècle). Ils gaspillèrent donc fréquemment hommes et argent dans des buts impérialistes ou dans la poursuite d’une politique familiale (comme les tentatives de Charles Robert d’Anjou à Naples au XIVe siècle). Mais ils n’en eurent pas moins un double mérite.

D’une part, la Hongrie servit de bastion à l’Empire contre les Tatares au XIIIe siècle. Le pays fut ravagé, mais Gengis kh n ne dépassa pas Buda. À partir de 1350 elle protégea les États balkaniques contre la menace turque croissante. Au XVe siècle, les Hongrois firent preuve d’héroïsme pour défendre Belgrade, clé des plaines danubiennes.

D’autre part, la Hongrie tenta de s’intégrer dans un vaste complexe d’États chrétiens sous l’autorité des Jagellon qui, au début du XVIe siècle, regroupèrent les couronnes de Bohême, de Pologne et de Hongrie pour mieux lutter contre les ambitions allemandes et le danger ottoman. Néanmoins, en Hongrie comme ailleurs, on constate une mise en question fréquente de l’autorité monarchique. L’aristocratie parvint à plusieurs reprises à concentrer entre ses mains d’immenses domaines et à paralyser l’autorité du souverain. Elle réussit à imposer dès 1222 une Bulle d’or qui fut pour plusieurs siècles la charte des libertés nobiliaires. Malgré des guerres civiles fréquentes, le pouvoir monarchique recouvra la plénitude de son autorité sous la dynastie angevine (des neveux de Saint-Louis et des parents de Charles d’Anjou) et surtout sous Mathias Corvin (1458-1490).

Issu lui-même d’une famille d’origine romaine, Mathias Corvin fut imposé par la petite noblesse qui voulait mettre un terme à l’anarchie entretenue par les magnats. Le roi Mathias tenta de créer un État fort. Il s’appuya sur une armée de métier, développa la fiscalité et s’entoura d’humanistes, s’inspirant de l’idéal politique et artistique du Quattrocento italien. Son œuvre ne fut pas poursuivie, mais le règne du roi Mathias eut valeur de symbole pour les patriotes hongrois au cours de la période suivante.

Les guerres turques (XVIe-XVIIe siècle)

Deux périls menaçaient l’État hongrois: l’anarchie nobiliaire et les conquérants turcs. Après 1490 les Jagellon laissèrent les nobles gouverner le pays, qui se mirent à exploiter durement leurs paysans. La jacquerie de 1514 eut pour résultat d’établir, au moins formellement, le servage qui n’avait jamais existé jusqu’alors (Opus tripartitum du juriste Étienne Werb face="EU Updot" 盧czi), tandis que la noblesse perdait toute audience auprès des masses paysannes. À la bataille de Mohács (1526), cette même noblesse fut écrasée par l’armée de Soliman le Magnifique (Süleyman II). Désastre comparable à celui d’Azincourt pour la noblesse française, la défaite de Mohács, où le roi Louis II Jagellon trouva la mort, entraîna après diverses péripéties la division du pays en trois parties. La plaine, avec la capitale Buda, fut occupée par les Turcs, la Transylvanie conserva son autonomie tandis que la Slovaquie et la Croatie passaient sous le contrôle des Habsbourg, élus rois de Hongrie. Les Turcs chassèrent les nobles et le clergé, et rasèrent les églises. Des garnisons ottomanes occupèrent les villes et la plaine hongroise fut considérée comme un glacis par le gouvernement d’Istanbul. Les anciens domaines furent assignés à des timariotes (le timar étant un fief militaire), mais les paysans hongrois restèrent sur place, moyennant l’acquittement d’impôts spéciaux.

La Transylvanie, peuplée de Hongrois, de Sicules, d’Allemands (« Saxons ») et de Roumains, était dominée et gouvernée par la noblesse hongroise, qui élisait un prince. Certains d’entre eux, comme Sigismond Báthory, Gabriel Bethlen et les Rákóczi jouèrent dans la politique européenne un rôle disproportionné avec les dimensions et la puissance de leur petit État.

Quant à la Hongrie royale, elle servit de glacis à la monarchie des Habsbourg et à l’Empire. La noblesse eut en outre à lutter contre le gouvernement de Vienne pour défendre les privilèges politiques et religieux. Le pays, en effet, était déjà gagné aux idées de la Réforme. Alors que les minorités allemandes et les populations slovaques adoptaient la Confession d’Augsbourg, la noblesse hongroise passait au calvinisme après 1540. Magnats et petite noblesse se convertirent au protestantisme, entraînant les masses paysannes, de sorte que vers 1580 l’avenir du catholicisme paraissait très compromis. Il fallut toute l’énergie et la ténacité dont les Habsbourg savaient faire preuve dans ce domaine pour ramener, au cours du XVIIe siècle, une partie des classes dirigeantes au catholicisme. Bien souvent la cause nationale se confondait avec la cause religieuse et, à l’issue d’une lutte armée de quarante ans (1671-1711), la petite noblesse obtint le maintien du pluralisme confessionnel (Diète de Sopron,1681) et l’autonomie de l’État hongrois à l’intérieur de la monarchie autrichienne (paix de Szatmár, 1711). Après la libération du pays de l’occupation turque (paix de Karlowitz, 1699), les Hongrois se soulevèrent pour défendre leurs libertés traditionnelles et pour essayer de ressusciter la Hongrie indépendante d’avant Mohács (guerre d’indépendance du prince de Transylvanie François II Rákóczi, 1703-1711). Mal soutenus par Louis XIV, les Hongrois durent finalement accepter le compromis de 1711 et se soumettre à l’autorité des Habsbourg qui les avaient délivrés des Turcs.

La Hongrie et les Habsbourg

Il s’agissait en fait d’un mariage de raison car, à quelques exceptions près, il n’y eut jamais beaucoup de sympathie entre les rois Habsbourg et leurs sujets. Ceux-ci se méfiaient des souverains étrangers à qui ils demandaient protection contre les Turcs. Ils les soupçonnaient de vouloir germaniser le pays et les accusaient de ne pas respecter les libertés politiques de la noblesse.

Depuis le début de l’union personnelle entre l’Autriche et la Hongrie, celle-ci dut batailler pour obtenir la réunion de la Diète, véritable parlement où siégeaient les représentants des quatre ordres (prélats, magnats, nobles et villes). La noblesse contrôlait l’administration locale, au niveau des comitats. Jusqu’à 1848 le gouvernement de Vienne n’eut pratiquement aucune autorité sur ces préfets et ces juges élus par leurs pairs. Il pouvait tout au plus éviter les débats houleux de la Diète en la convoquant le moins souvent possible et en recherchant la collaboration des magnats les plus dociles (Eszterházy, Pálffy, Forgách).

Les rapports entre la noblesse hongroise et la maison d’Autriche furent orageux de 1526 à 1711 et la Diète d’Ónód, en 1707, alla jusqu’à proclamer la déchéance de celle-ci pour élire un souverain hongrois, François II Rákóczi; en revanche, la période 1711-1848 fut beaucoup plus calme. Dans la mesure où les Habsbourg respectaient l’autonomie politique, les libertés religieuses, l’immunité fiscale, les Hongrois restaient calmes. Mais lorsque Joseph II voulut imposer l’allemand comme langue de l’administration (en remplacement du latin et du hongrois), il se heurta à la résistance de tout le pays. La philosophie des Lumières fortifiait en effet une conscience nationale demeurée vive et suscitait le besoin d’une rénovation profonde.

Si dans une large mesure les milieux de l’aristocratie étaient ralliés aux vues de la cour de Vienne, la moyenne noblesse et les intellectuels manifestèrent leur opposition en épurant la langue hongroise (vers 1780) puis en réclamant des réformes politiques radicales (mouvement révolutionnaire d’Ignác Martinovics). Une répression policière brutale étouffa les velléités révolutionnaires en 1794 et ce n’est qu’après 1820 que le comte Széchényi réclama des transformations profondes, tant du point de vue politique que du point de vue économique. La Hongrie était en effet demeurée dans l’état semi-colonial où l’avait placée le gouvernement de Vienne au début du XVIIIe siècle. Elle fournissait la monarchie en grains et en bétail et, comme l’industrie y était rudimentaire, elle offrait un marché idéal aux industriels de Bohême et aux négociants de Vienne. En dehors du Danube, les voies de communication y étaient médiocres. Quant aux mines, leur importance relative n’avait cessé de diminuer depuis le Moyen Âge. La bourgeoisie ne s’était guère développée; le mouvement national et libéral du XIXe siècle fut essentiellement l’œuvre de la noblesse, qui monopolisa les cadres de l’État jusqu’à 1945.

Dans le domaine politique les réformateurs réclamaient la convocation régulière de la Diète, le remplacement du latin par le hongrois comme langue administrative, l’abolition de la censure et la liberté de la presse. Ils prenaient leurs modèles en Occident; pour les modérés c’était l’Angleterre et pour les radicaux la Révolution française. Quant aux paysans, ils souhaitaient l’abolition du régime seigneurial qui les maintenait dans l’étroite dépendance du grand propriétaire foncier.

Aussi, le 15 mars 1848, lorsque le poète Sándor Pet face="EU Updot" 盧fi invita ses compatriotes à se dresser contre l’Ancien Régime, il trouva un public enthousiaste parmi la jeunesse de Pest. Très vite les réformateurs de la génération précédente furent débordés par les radicaux de Lajos Kossuth. En octobre 1848, le gouvernement hongrois responsable devant l’Assemblée nationale fut obligé de rompre avec l’Autriche. Mais il ne s’agissait pas seulement de la lutte traditionnelle avec la maison d’Autriche, il fallait également tenir compte des autres mouvements nationaux, roumains, serbes et croates. Kossuth dirigea la résistance et l’Autriche de Schwarzenberg ne fut victorieuse que grâce à l’aide des armées russes. La répression fut féroce; la plupart des dirigeants qui n’avaient pas réussi, comme Gyula Andrássy ou Kossuth, à fuir en Turquie furent exécutés (des généraux, des ministres) et la Hongrie fut réduite au rang de province autrichienne, la vieille Constitution abolie. Toutefois le peuple hongrois ne désespéra pas et obtint sa revanche après Sadowa avec le compromis de 1867 [cf. AUTRICHE].

La Hongrie du Compromis (1867-1918)

Par-delà les malheurs de 1848-1849, l’État hongrois restauré vit l’aboutissement des souhaits des réformateurs.

Politiquement, c’était un retour au système de l’union personnelle qui avait prévalu aux XVIe et XVIIe siècles. La réalité du pouvoir politique appartenait à l’Assemblée nationale qui était toujours divisée en Chambre haute composée des magnats et en Chambre basse où siégeaient les députés et où dominait encore la noblesse. Il n’était pas question de suffrage universel: les masses paysannes étaient encore exclues de la vie politique. Mais la Hongrie consacra le régime parlementaire adopté en 1848: le président du Conseil nommé par le roi François-Joseph devait avoir la confiance des chambres.

Un problème difficile se posait néanmoins: la question des nationalités. La Hongrie contenait d’importantes minorités slaves (Serbes, Slovaques, Ukrainiens), roumaines et allemandes. Leur importance relative par rapport au groupe ethno-linguistique hongrois n’avait cessé de croître: en 1870, celui-ci ne représentait plus que 54 p. 100 de l’ensemble; en 1910, il n’avait même plus la majorité absolue puisqu’il n’atteignait plus que 48 p. 100 d’un total légèrement supérieur à 20 millions d’habitants. Le problème croate avait été aisément résolu dès 1868 en rétablissant l’autonomie du royaume de Croatie-Slavonie. En revanche Serbes et Roumains s’appuyaient sur des États balkaniques de plus en plus vigoureux. En 1868, Andrássy, tout en proclamant la primauté du hongrois comme langue de l’État, avait fait voter une législation libérale favorable aux langues des minorités. Dans la pratique, l’ascension sociale passait de plus en plus par la connaissance de la langue hongroise.

Cette période est caractérisée par un essor économique sans précédent, qui se traduisit par la construction du réseau ferré en étoile autour de Budapest, la transformation de cette dernière ville qui prit alors son caractère monumental de grande capitale (en particulier Pest) et le développement de l’industrie. Après 1890, pourtant, la question sociale était un problème agraire: la propriété foncière était concentrée entre les mains de l’aristocratie (6 000 propriétaires possédaient plus de 500 hectares chacun), une foule de petits propriétaires se partageaient des microfundia de 2 à 3 hectares et surtout des masses agricoles vivaient dans un état de chômage chronique; pour échapper à la misère, plus d’un million d’entre eux (en particulier des Slovaques) émigrèrent aux États-Unis. Le prolétariat agricole était beaucoup plus malheureux et beaucoup plus dangereux que le prolétariat industriel.

Le système même de la double monarchie était remis en question par les radicaux; les partisans de l’indépendance, regroupés autour du fils de Kossuth et du comte Károlyi, triomphèrent aux élections de 1906, mais n’appliquèrent pas leur programme et, au moment de la déclaration de guerre, en 1914, les libéraux étaient à nouveau au pouvoir. C’est sans conviction et par loyauté que leur chef, le président du Conseil István Tisza, s’engagea dans un conflit qui devait aboutir à l’effondrement de la monarchie et au démantèlement de l’État hongrois.

Les conséquences de la Première Guerre mondiale

Les conséquences de la Première Guerre mondiale furent au nombre de trois et tout aussi néfastes les unes que les autres. En octobre 1918, le comte Mihály Károlyi prit le pouvoir et tenta de négocier avec l’Entente. Or les militaires de l’armée d’Orient furent intraitables, tandis que les Roumains occupaient la Transylvanie, les Tchèques la Slovaquie et que les Croates se fondaient dans une Yougoslavie en plein devenir. Károlyi laissa alors le pouvoir à Béla Kun qui, au cours de l’été 1919, instaura une république des Conseils sur le modèle des Soviets. Pouvoir fragile à l’intérieur, hostilité des puissances de l’Entente et de leurs alliés tchèques et roumains, tout concourut à faire de cette expérience prématurée un échec. C’est l’armée, conduite par l’amiral Miklós Horthy et encouragée par les militaires français, qui reprit la capitale et organisa la répression. L’amiral Horthy institua un régime contre-révolutionnaire, une monarchie sans roi qui devait durer jusqu’en 1944, en se donnant, à partir de 1921, toutes les apparences de la légalité. Régime conservateur par excellence, il maintint au pouvoir la noblesse, tandis que la communauté juive était victime de lois d’exception (elle fut ensuite livrée à l’extermination nazie). Horthy dut cependant signer le traité de Trianon, en 1920, qui laissait d’importantes minorités hongroises hors du territoire national. Celui-ci était une caricature de la Hongrie millénaire et ne pouvait qu’encourager l’irrédentisme hongrois. Un nationalisme étroit devait servir d’alibi au régime de Horthy pour esquiver tous les vrais problèmes (chômage, réforme agraire). La Petite Entente (Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) avait pour but d’isoler et de neutraliser la Hongrie. Après avoir réclamé une révision du traité de Trianon, le gouvernement hongrois se rallia, sans beaucoup d’illusion, à la cause du Reich qui lui laissa reprendre Košice (1939) et récupérer une partie de la Transylvanie (1940). En revanche il fut contraint d’entrer en guerre contre l’Union soviétique et dut participer sans enthousiasme aux opérations sur le front russe. Débordé sur sa droite par les Croix fléchées, Horthy ne sut pas se dégager du conflit, qui se termina par un désastre pour son pays: l’occupation allemande, Budapest transformé en champ de bataille (1944-1945), puis l’occupation soviétique. Finalement, un gouvernement issu de la Résistance se constitua à Debrecen pour relever les ruines de la guerre et bâtir une société nouvelle.

3. La Hongrie sous le communisme (1945-1989)

Le fait d’avoir de 1941 à 1944 (et même au-delà) combattu aux côtés de l’Allemagne nazie a livré la Hongrie, pays vaincu, à la puissance soviétique. S’y installant dès l’automne de 1944, les Soviétiques ont dans un premier temps (1945-1948) toléré qu’il y règne une relative liberté sous la forme d’un parlementarisme à l’occidentale, encore que le nouveau régime ait dû se plier à la volonté de la puissance occupante et concéder des privilèges exorbitants à un Parti communiste agissant de concert avec Moscou. Mais, dès 1947, les forces non communistes du pays ont subi d’immenses pressions tant du côté des Soviétiques que de la part des communistes locaux et finirent par être liquidées les unes après les autres. L’année 1949 vit la proclamation d’une « république populaire » à la soviétique qui devait durer quarante ans.

L’histoire de la Hongrie communiste a été marquée par un soulèvement général (automne de 1956) qui a fortement impressionné les Soviétiques comme d’ailleurs le monde occidental et asiatique, peu habitué jusque-là à voir un peuple tout entier se révolter contre le communisme. Pendant les trois décennies suivantes, les Hongrois ont réussi à arracher à Moscou des concessions leur permettant d’aménager le système de façon à le rendre à la fois plus viable et plus supportable. D’aucuns ont comparé cet aménagement au compromis de 1867; cependant, à la différence de celui-ci, les tolérances obtenues après 1956 n’ont pas été négociées dans la clarté ni inscrites dans les lois du pays.

En dépit de cette situation exceptionnelle qui fit de leur pays pendant un quart de siècle (1964-1989) la « vitrine » du monde soviétique, les Hongrois devaient être en 1989 les premiers, avec les Polonais, à rejeter le communisme et à se donner à nouveau un système institutionnel s’inspirant des principes de la démocratie occidentale.

La mise en place de la domination communiste

Dès l’automne de 1944, les Soviétiques, s’emparant de l’est et du nord-est de la Hongrie, s’emploient à y constituer un rassemblement politique antiallemand et antifasciste avec l’aide des personnalités de gauche et des généraux ayant déserté l’alliance allemande. Sous l’impulsion des communistes moscovites arrivés avec les troupes soviétiques et mandatés par le Kremlin, un Parlement provisoire est créé à Debrecen, qui « désigne », le 21 décembre 1944, un gouvernement provisoire conformément à la liste arrêtée peu avant à Moscou par Molotov et ses collaborateurs. Ce gouvernement sera présidé par un partisan de l’amiral Horthy, le général Béla Miklós, militaire de carrière sans envergure et sans assise politique. Après la signature de l’armistice, le 20 janvier 1945 à Moscou, et à mesure que les troupes allemandes sont chassées du territoire hongrois, ce gouvernement provisoire commence à prendre forme; il s’installe dans la capitale et essaye de remettre en marche une administration décomposée par la fin de la guerre et l’occupation du pays. Au printemps de 1945, une réforme agraire de grande envergure est décidée et immédiatement mise en application en dépit des réserves des partis modérés. Le Parti communiste, considéré comme le porte-parole des forces d’occupation, s’installe un peu partout et s’assure surtout des postes clés dans la police et les forces armées.

Mais, de la volonté même des Soviétiques, le jeu politique garde encore certaines apparences d’ouverture. Les élections législatives du 4 novembre 1945 consacrent la victoire du parti modéré, celui des « petits propriétaires indépendants », qui obtient 57 p. 100 des suffrages. Sous la pression du maréchal Vorochilov, président omnipotent de la commission militaire alliée, un gouvernement de coalition sera constitué avec un communiste comme ministre de l’Intérieur. En février 1946, l’Assemblée nationale proclame la République et le chef de gouvernement, le pasteur Zoltán Tildy, est élu président de la République; il sera remplacé à la tête du gouvernement par l’homme fort du parti des petits propriétaires, Ferenc Nagy. À partir de cette date, la pression des communistes s’accentue avec, comme double but, de disloquer le parti majoritaire et de phagocyter les autres partis « de gauche ». C’est à cette époque que le leader tout-puissant du Parti communiste hongrois, Mátyás Rákosi, inaugure la tactique « du salami » consistant à neutraliser ou à chasser, les uns après les autres, les éléments les plus dynamiques du camp adverse, voire des partis alliés. La police politique – solidement tenue entre les mains du P.C. – « découvre » une conspiration politique et réclame, au début de 1947, la tête du secrétaire général chevronné du parti majoritaire, Béla Kovács; devant le refus réitéré de l’Assemblée nationale de le livrer à la police, ce dernier sera arrêté directement par les Soviétiques et emmené dans une prison de Russie (d’où il ne reviendra que huit ans plus tard!). C’est la panique totale dans les rangs des forces non communistes; des centaines d’hommes politiques prennent la fuite, et le chef du gouvernement, Ferenc Nágy, qui se trouve en voyage en Suisse, préfère lui-même ne plus rentrer une fois mis au courant – téléphoniquement, par Rákosi en personne – des « graves présomptions » pesant sur lui. Ses successeurs, Lajos Dinnyés, puis István Dobi, bien que choisis dans le parti ex-majoritaire, ne seront plus que de simples fantoches sans la moindre influence réelle. Le renouvellement anticipé de l’Assemblée nationale, le 31 août 1947, permettra au Parti communiste de devenir – avec 21,8 p. 100 des suffrages acquis pour une partie frauduleusement – premier parti de la nation: toutes les autres forces politiques se trouvent, en effet, brisées. Ce qui subsiste des opposants sera muselé – pour ne pas dire liquidé – dans les mois suivants. En juin 1948, le Parti social-démocrate, purgé de ses éléments « droitiers », décide de fusionner avec le Parti communiste dont il adopte le credo léniniste. Compromis dans une affaire montée de toutes pièces, le président de la République est acculé à la démission.

La soviétisation du régime

Les obstacles à la soviétisation pure et simple sont désormais levés et, en mai 1949, l’Assemblée nationale issue des dernières élections plus ou moins libres est remplacée par une pseudo-assemblée, « élue » à partir d’une liste unique établie par la direction du Parti communiste au nom d’un « Front national » fantomatique. Le 18 août 1949, cette assemblée va adopter une nouvelle constitution, calquée sur la Constitution soviétique de 1936, et la République – privée de pluralisme et de toute liberté d’expression – sera désormais appelée « populaire ». Entre-temps, les nationalisations intervenues entre 1945 et 1948 ont achevé de rendre l’économie hongroise perméable aux méthodes soviétiques de planification et de gestion centralisées. Dès 1949, la suppression de la petite propriété agricole – c’est-à-dire de la réforme agraire – est également inscrite au programme du régime; une collectivisation forcée s’ensuivra.

La soviétisation se manifeste aussi au sein du Parti communiste. Après l’emprisonnement des adversaires politiques et des chefs d’Église – notamment, au début de 1949, du cardinal Mindszenti –, à partir de mai 1949 vient le tour de l’ennemi intérieur. Un procès monstre est mis en scène, à Budapest, contre László Rajk, ex-ministre de l’Intérieur et rival potentiel de Mátyás Rákosi, accusé, tout communiste exemplaire qu’il soit, de connivence avec le régime yougoslave et l’« impérialisme ». Ce procès servira d’ailleurs de modèle à d’autres, tant en Hongrie que dans les pays voisins. À travers Rajk, le metteur en scène – Staline – vise d’une part toute velléité d’indépendance des partis communistes au pouvoir, d’autre part le « révisionnisme » yougoslave expulsé peu avant de la communauté des Partis communistes. Mais la condamnation à mort et l’exécution de Rajk (et de quelques autres dirigeants) ne sont que la partie visible d’un iceberg de persécutions: on estime, en effet, qu’au début des années cinquante près de 5 p. 100 de la population hongroise a connu les prisons et les camps de concentration et des milliers de personnes y ont péri. Mátyás Rákosi (depuis 1952 à la fois chef du parti et chef du gouvernement) a su imposer à la Hongrie un régime authentiquement stalinien.

Cette première période du communisme triomphant apparaît rétrospectivement non seulement comme celle de la terreur intégrale mais aussi comme celle d’un gâchis non moins absolu. Destruction d’une agriculture florissante, projets d’industrialisation absurdes et coûteux, chute brutale du niveau de vie ont été les conséquences les plus visibles de la politique de cette période. Du côté de la population, le mécontentement a été d’autant plus vif que, jusqu’en 1949, le pays, rapidement remis des ruines de la guerre, semblait évoluer vers une certaine prospérité, modeste mais réelle.

Après la mort de Staline en 1953, un vent nouveau souffle à Budapest. Désavoué par les dirigeants soviétiques, héritiers de Staline, Rákosi doit se démettre de sa fonction de chef de gouvernement (qui sera confiée à un communiste plus modéré) tandis que la direction du parti est seulement remaniée. Investi le 4 juillet 1953, le nouveau chef de gouvernement, Imre Nagy, annonce immédiatement un « nouveau cours » plus humain, très en avance sur la déstalinisation soviétique: fermeture des camps d’internement, arrêt de la collectivisation de l’agriculture, abandon des projets d’industrialisation de prestige au profit de la production des biens de consommation, revitalisation de l’artisanat privé, respect de la légalité. Encouragés par la politique d’Imre Nagy, des écrivains font état des doléances de la population, la vie publique se dégèle. Mais Rákosi, toujours chef de parti, n’a pas abandonné la partie: il contrecarre les réformes gouvernementales et dresse l’appareil du parti contre Nagy. Au printemps de 1955, ce dernier sera relevé de toutes ses fonctions et remplacé à la tête du gouvernement par un jeune assistant de Rákosi, András Hegedüs.

Toutefois, après la réconciliation entre Belgrade et Moscou (mai 1955) et, surtout, après la dénonciation de Staline par Khrouchtchev (févr. 1956), des troubles apparaissent de nouveau en Hongrie. En juillet 1956, Mátyás Rákosi est contraint par les Soviétiques à donner sa démission, cette fois définitive; il est vrai que sa place sera occupée par un autre stalinien, Ernö Gerö. Ce changement est d’autant plus dérisoire qu’entre-temps Budapest est devenue le théâtre d’une effervescence intellectuelle de plus en plus ouvertement oppositionnelle. Celle-ci est attisée par le journal des écrivains ainsi que par les débats – publics – d’un club politique nouvellement surgi, le cercle Petöfi. L’opinion exige une déstalinisation réelle, voire un retour à la démocratie de l’après-guerre immédiat. Au début d’octobre, les funérailles officielles de Rajk – officiellement « réhabilité » – se transforment en une grandiose manifestation d’indignation silencieuse. Il ne faut plus qu’une étincelle pour que tout explose.

La révolution de 1956

L’étincelle viendra de Varsovie, avec les changements dramatiques qui ramènent Wladislaw Gomulka au pouvoir. Le 22 octobre 1956, des tracts d’étudiants circulent à Budapest et sont collés sur les murs de la ville: ils explicitent les revendications de la nation, parmi lesquelles le retour d’Imre Nagy, des élections libres et la révision des rapports avec l’Union soviétique. Le 23 octobre, une réunion de solidarité avec la Pologne, convoquée par le cercle Petöfi, se transforme en manifestation gigantesque devant le Parlement: la foule s’y entasse et attend qu’un miracle se produise. À l’issue de tout un après-midi d’attente vaine, des émeutes éclatent dans la soirée: devant la Radio (dont les responsables refusent de donner lecture des « postulats » des manifestants) et autour de la statue de Staline (qui sera déboulonnée dans une allégresse sauvage). Des coups de feu partis de l’édifice de la Radio déclenchent l’insurrection armée. Celle-ci est le fait de jeunes gens inorganisés qui se découvrent et se regroupent dans le feu de l’action. Dans la nuit, les dirigeants du Parti, retranchés derrière les murs du comité central, appellent – trop tard – Imre Nagy à la tête du gouvernement et demandent aux forces soviétiques de rétablir l’ordre. Dès lors, les insurgés s’attaquent aux chars soviétiques qui cherchent en vain à investir par la force les rues de la capitale. L’ordre communiste est débordé par des comités révolutionnaires et des conseils ouvriers qui se mettent spontanément en place, d’abord à Budapest, puis en province. Pendant une semaine troublée, Imre Nagy, dont le gouvernement sera plusieurs fois remanié, se trouve coincé entre les exigences du peuple en révolte et la pression des Soviétiques. Il cherche à sauver ce qui, du passé, est sauvable, tout en évoluant vers une démocratie nouvelle. Le 30 octobre, il annonce le retour au système multipartiste et fait appel aux personnalités les plus éminentes de la coalition d’après guerre. Toujours sous sa présidence, et alors que les groupes d’insurgés acceptent enfin de collaborer, un gouvernement de coalition, majoritairement non communiste, se met en place et demande le retrait des troupes soviétiques, requête à laquelle Moscou répond d’abord favorablement. Mais les assurances données par l’ambassadeur soviétique, Youri Andropov, sont contredites par l’entrée massive de troupes venues d’Ukraine. Le 4 novembre, un groupe d’anciens communistes réfugiés sous la protection des autorités soviétiques et se réclamant de la direction de János Kádár – nommé par les Soviétiques chef du parti à la place de Gerö discrédité –annoncent la formation d’un contre-gouvernement. Alors que le gouvernement légal d’Imre Nagy vient de proclamer la neutralité de la Hongrie et son retrait du pacte de Varsovie, les chars soviétiques réoccupent peu à peu tout le pays. La résistance armée sera brisée en une semaine, les conseils ouvriers et les comités révolutionnaires démantelés en un mois et demi, et les arrestations massives commenceront à la fin de novembre avec la déportation (d’abord vers la Roumanie) d’Imre Nagy.

La défaite de la révolution hongroise de 1956, qui était sans doute inscrite dans le rapport des forces, n’enlève rien à la signification de cet événement. Le message de la Hongrie révoltée a été immédiatement reçu à travers le monde, peuple et gouvernement soviétiques compris. Première tentative d’une nation entière visant à se débarrasser du communisme – que les autres tentatives analogues, en Tchécoslovaquie, en Pologne et en Afghanistan devaient suivre douze ou vingt-quatre ans plus tard –, l’événement est resté gravé dans la mémoire collective non seulement comme un acte de bravoure et d’héroïsme mais aussi comme une page de l’histoire universelle de la liberté.

La consolidation du régime communiste et le nouveau compromis hongrois

Avec l’écrasement de l’insurrection nationale, c’est János Kádár qui s’installe à la tête du pays, d’abord comme chef de gouvernement, puis comme chef du parti; il sera réélu secrétaire général à chaque congrès du parti, de 1957 à 1984, jusqu’au congrès extraordinaire (« conférence ») de mai 1988 qui fera de lui un président honorifique. Le règne de János Kádár aura donc duré plus de trente et un ans, un record de longévité dans le monde communiste centre-européen et, quoi qu’on pense de l’homme, son règne a bien marqué une période ascendante dans un pays par ailleurs très éprouvé. Pendant les trois décennies de son pouvoir, Kádár a non seulement consolidé le régime communiste blessé à mort en 1956 mais il en a fait l’un des moins contestés par la population. Lui qui avait commencé sa carrière sous le visage d’un traître à sa nation et qui avait été pendant des années l’homme le plus haï de Hongrie a fini par être accepté comme l’artisan d’une certaine paix civique, et vénéré comme une sorte de monarque bienveillant. Ce n’est que tout à la fin de son règne que les Hongrois, de nouveau saisis par le mécontentement et acquis à la contestation, ont recommencé à les détester: moins pour son passé que pour les fautes commises par lui et ses coéquipiers et parce qu’il est devenu un obstacle au changement. Les Soviétiques, eux, l’ont au contraire considéré comme un lieutenant et un allié particulièrement fiable qui, après avoir pacifié son pays, en a fait une province sûre et exemplaire.

Le règne de János Kádár avait pourtant débuté par la terreur et la répression. Quelque vingt-six mille personnes ont été jugées par les tribunaux militaires et civils à la suite de l’insurrection, alors même que des dizaines de milliers de militants de la cause nationale et démocratique, armés ou non, avaient choisi, vers la fin de l’année 1956, la fuite. (Au total, près de 200 000 personnes quittèrent la Hongrie, via l’Autriche ou la Yougoslavie, dans les trois mois qui suivirent l’intervention soviétique.) Sur le nombre des internements dits administratifs (c’est-à-dire sans jugement), on ne dispose pas de donnée chiffrée, pas plus que sur les personnes chassées de leurs emplois, mises en résidence surveillée ou autrement sanctionnées. Entre 1957 et 1959, des tribunaux d’exception, œuvrant en secret, ont envoyé à l’échafaud près de cinq cents personnes. Fait particulièrement odieux: de jeunes insurgés, condamnés à mort à l’âge de seize ou dix-sept ans, devaient être gardés en prison et conduits à l’échafaud lorsqu’ils atteignaient l’âge de la majorité légale! Imre Nagy et ses compagnons, sortis d’une ambassade en novembre 1956 contre une promesse d’impunité, allaient être condamnés à mort et aussitôt exécutés en juin 1958 à l’issue d’un procès secret. D’autres promesses faites par Kádár au moment de son arrivée ne seront pas davantage respectées. C’est ainsi que, dès 1959, la collectivisation des campagnes reprend de plus belle pour être poussée, en moins de deux ans, jusqu’à son terme. Dans la vie politique du pays, si les grands responsables de l’époque stalinienne – du moins les plus compromis – sont bannis (Rákosi en particulier finira sa vie quelque part en Russie), le retour à la « normale » communiste est rapide et les institutions ne connaîtront aucune modification notable. La résistance des écrivains est vite surmontée, et la censure idéologique retrouve la place qui était la sienne jusqu’en 1956. Le P.C. renaissant de ses cendres, et s’appelant désormais Parti ouvrier socialiste hongrois (MSzMP), se remet au travail et se comporte de nouveau comme un agent de la soviétisation. Il ne se rend pas compte qu’il humilie la nation en l’astreignant à abjurer sa révolte.

Le temps des réformes

Mais au début des années soixante l’atmosphère commence à se détendre. Constatant les succès de la pacification, le gouvernement prend d’abord quelques mesures individuelles de clémence, puis, en 1963, décrète une large amnistie pour les peines prononcées en rapport avec les événements de 1956. Sur le plan économique, le régime cherche à remédier aux conséquences néfastes de la collectivisation forcée en faisant d’importantes concessions aux paysans concernant la mise en valeur des lopins familiaux. La réforme de la planification – revendication vite enterrée après 1956 – revient à l’ordre du jour. Le gouvernement –ou, plus exactement, le parti – invite les experts à réfléchir à haute voix en disant librement tout ce qu’ils pensent du fonctionnement des institutions économiques. Ce grand débat économique aboutit, en 1966, à une résolution solennelle du comité central du parti, par laquelle ce dernier s’engage à rompre avec la planification bureaucratique, à promouvoir une politique économique, respectant avant tout les besoins de la population, et cela en mettant en place des « mécanismes nouveaux » fondés sur l’autonomie des entreprises et sur l’adaptation (« socialiste ») des pratiques marchandes. Dorénavant, la rénovation des mécanismes de la planification et de la gestion sera au centre des préoccupations du régime. Elle subira, toutefois, les aléas de la conjoncture politique.

La période de la rénovation atteint son apogée avec la mise en place, le 1er janvier 1968, d’une réforme générale des règles de fonctionnement du système économique. Pour le malheur des réformistes, cet événement coïncide à quelques mois de distance – mais cette coïncidence n’est pas l’effet du hasard – avec le Printemps de Prague suivi de l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques et alliées. La Hongrie fait partie des envahisseurs, à contrecœur, semble-t-il, mais sans se distancier par quelque geste que ce soit de l’action soviétique. On s’attend en Hongrie à la mise en veilleuse de la réforme: celle-ci se produira en effet mais avec un décalage de quatre ans. En Hongrie, à la différence de la Tchécoslovaquie, la réforme reste strictement limitée au domaine économique. Mais les oppositions seront plus nombreuses à partir de 1972. Pendant quelques années, la Hongrie connaîtra de nouveau un certain durcissement qui se traduira notamment par la révocation partielle des règles favorisant la mobilité de la main-d’œuvre, par des restrictions apportées au commerce privé effectué par les paysans, voire des coopératives, ainsi que par un certain nombre d’épurations et de sanctions parmi les intellectuels. Surtout, les projets visant à reconvertir l’industrie en l’incitant à s’adapter aux marchés extérieurs resteront lettre morte, ce qui aura pour effet de plonger le pays dans une crise économique. Souhaitant garder un niveau de vie confortable et profitant des bonnes dispositions de ses partenaires occidentaux mais cependant incapable d’équilibrer ses échanges extérieurs, la Hongrie se sera endettée à un degré jamais connu (en 1988, le service de la dette a représenté plus de 40 p. 100 des recettes courantes du pays en devises fortes). L’heure de l’austérité ayant sonné, le niveau de vie – qui a cru quasi régulièrement de 1957 jusqu’au début des années 1980 – recommencera à baisser, provoquant un vif mécontentement.

Le vent de la réforme et de la conciliation va souffler cependant à nouveau à partir de 1977. Avec la Pologne, la Hongrie sera le seul pays du bloc soviétique à tolérer un minimum de dissidence intellectuelle. De 1977 à 1987, cette tolérance concerne surtout l’expression littéraire autoéditée, mais ne va pas jusqu’à permettre aux opposants de se réunir régulièrement ou de s’organiser légalement. Pendant la crise polonaise de 1980-1981, les autorités hongroises découvrent l’intérêt d’un syndicalisme plus actif tout en cherchant à discréditer l’idée de grève et la confrontation à la polonaise. Les années quatre-vingt seront par-dessus tout marquées par la réhabilitation de la petite entreprise privée: une réforme de portée certes limitée mais qui aura eu le mérite d’avoir considérablement rapproché le style de la vie urbaine de celui de l’Europe occidentale. L’ouverture des frontières ira dans le même sens.

Dans cette ambiance caractérisée, d’un côté, par l’occidentalisation de la vie quotidienne et, de l’autre, par l’aggravation de la situation économique, la contestation politique ira bon train, en particulier de la part des intellectuels mêlés aux affaires publiques (économistes, sociologues, historiens, juristes...). L’année 1987 fera basculer la Hongrie dans une crise politique minant l’autorité de celui qui jusque-là personnifiait la continuité du régime. Cette crise se conclura deux ans plus tard par un changement de régime.

Bilan du kadarisme

La longévité de János Kádár a prêté au régime une apparence de stabilité institutionnelle et de continuité politique. Ni celle-ci ni celle-là n’ont été entièrement fictives dans la mesure où la présence de Kádár – et, plus encore, celle des Soviétiques – a permis au régime communiste, de 1957 à 1988, de se « reproduire » tout en préservant son identité profonde. Si la ligne politique a connu des changements nombreux – ce qui est, après tout, normal –, il y avait une réelle continuité au niveau des objectifs généraux, des méthodes de gouvernement et des manières dont le numéro un du régime exerçait ses arbitrages.

Pendant le premier quart de siècle après 1956, le débat politique au sein du Parti communiste hongrois a opposé en premier lieu les pragmatiques et les tenants d’une ligne plus dure, Kádár ayant été lui-même plus proche des premiers que des seconds. L’approche « pragmatique » avait pour but principal de se concilier le peuple en évitant les excès du communisme utopique; au milieu des années soixante, elle a conduit les dirigeants hongrois à mieux respecter les impératifs de l’économie. Mais, avec le vieillissement du régime, le réalisme a cédé le pas à l’immobilisme, tandis que le mécontentement de la société a fait naître, au sein du parti, deux nouvelles tendances: celle des réformistes hardis et celle des « défenseurs de l’ordre ». Le régime devait s’effondrer au moment précis où les « réformistes » étaient sur le point de l’emporter, en 1988-1989.

Sur le plan des relations internationales, l’évolution de la Hongrie, postérieure à 1956, n’a posé aucun problème aux Soviétiques. La Hongrie, privée de tout moyen d’action autonome, est devenue un membre exemplaire du pacte de Varsovie: sa minuscule armée a pu être solidement encadrée par le commandement soviétique, et sa diplomatie, pendant longtemps dépourvue de toute ambition spécifique, nationale, agissait en honnête courtier des Soviétiques, tout particulièrement dans les affaires européennes. Membre du C.A.E.M. (ou Comecon), la Hongrie a activement participé à la mise en place, depuis 1959, des organismes de coordination économique du bloc; elle a accepté de se spécialiser là où les plans du C.A.E.M. lui avaient désigné une place. Ce n’est qu’avec la crise pétrolière de 1973 qu’elle a commencé à prendre quelques distances avec le C.A.E.M. Depuis la relance, au début des années quatre-vingt, d’une réforme économique plus radicale, la Hongrie avait d’ailleurs de plus en plus de mal à se conformer aux rigidités des échanges intrabloc, aussi, elle demandait, avec de plus en plus d’insistance, l’assouplissement (la modernisation) des règles qui y prévalaient

Les relations de la Hongrie avec l’Occident se sont améliorées. Dans les années soixante, la Hongrie est progressivement sortie de l’isolement diplomatique où l’avaient plongée les événements de 1956. En 1978, elle entretenait des rapports diplomatiques avec cent cinq pays. La même année, elle avait l’honneur de se voir restituer la couronne de saint Étienne, gardée aux États-Unis depuis 1945; celle-ci lui fut rendue par une délégation américaine dirigée par le secrétaire d’État Cyrus Vance en personne.

Dans ses rapports de voisinage, la Hongrie communiste a évidemment privilégié les « pays frères », membres du pacte de Varsovie, sans pour autant s’isoler de la Yougoslavie indépendante et neutraliste ni de l’Autriche, seul voisin à appartenir au monde libre et « capitaliste ». Avec ce dernier pays, particulièrement proche par une longue histoire commune, le régime Kádár a fini par nouer des rapports spéciaux, très détendus, presque confiants alors qu’avec Belgrade les rapports officiels (et même officieux) sont, jusqu’à la fin de l’ère communiste, restés hypothéqués par les séquelles du conflit soviéto-yougoslave des années cinquante. Avec la Tchécoslovaquie, la Hongrie communiste a entretenu des relations correctes – sans plus –, qui devaient toutefois se détériorer dans les années quatre-vingt à la suite d’un différend écologique. Avec la Roumanie communiste, complice très active de Moscou dans l’opération visant à surmonter les conséquences de la rébellion de 1956, les rapports du régime Kádár ont été excellents au début pour se compliquer à la suite des frictions opposant depuis les années soixante Bucarest à Moscou. Un autre facteur a pesé aussi sur l’amitié officielle entre les deux régimes: la présence en Roumanie d’une minorité hongroise forte de 2 millions d’âmes au sort de laquelle l’opinion hongroise continuait de s’intéresser en dépit d’une propagande officielle cherchant à faire croire que tout allait au mieux grâce au socialisme se construisant de part et d’autre de la frontière. Prêchant le réalisme, le régime Kádár a fini par se discréditer en raison de son indifférence pour les communautés hongroises vivant sous la juridiction des « pays frères ». Ses gestes tardifs visant à prouver sa solidarité ethnique ont semé la discorde avec la Roumanie de Ceau ずescu sans pour autant se concilier l’opinion domestique.

D’une manière générale, János Kádár et son régime ont mieux réussi que leurs homologues est-européens à pacifier la société et à lui donner le sentiment d’une certaine normalité tout en l’intégrant aux rouages du pouvoir communiste omniprésent. Du fait de l’amélioration sensible – spectaculaire à la campagne – des conditions de vie, l’époque Kádár a laissé un bon souvenir que les premières années du postcommunisme ne sont pas près d’effacer.

La vie des Églises

Le retour à la paix civile a concerné aussi la vie de Églises. Pendant plus de deux décennies, la situation du cardinal József Mindszenty, emprisonné de 1949 à 1956, et réfugié par la suite à l’ambassade des États-Unis à Budapest, a empêché toute normalisation des rapports entre l’Église catholique et les autorités communistes de Hongrie, quelle que fût d’ailleurs depuis le début des années soixante l’envie de ces dernières d’y arriver. Petit à petit, la plupart des diocèses de Hongrie ont perdu leur titulaire. Pour remédier à cette anomalie, des initiatives ont été prises de part et d’autre et, en 1964, un premier protocole fut signé entre le gouvernement hongrois et le Saint-Siège. Toutefois, ce n’est que cinq ans plus tard, en 1969, que le pape Paul VI a pu procéder aux premières nominations d’évêques depuis 1948 (une dizaine de postes vacants furent pourvus à cette occasion). Trois ans plus tard, après y avoir opposé un refus catégorique, le cardinal Mindszenty finit par accepter de quitter son refuge pour s’établir en Autriche après s’être rendu à Rome. En 1974, il s’est vu enlever son titre d’archevêque d’Esztergom ainsi que sa dignité de primat de Hongrie. Le dernier obstacle formel à la « normalisation » étant ainsi écarté, le pape Paul VI a procédé en février 1976, avec l’approbation des autorités hongroises, à la nomination d’un nouveau titulaire de l’archidiocèse d’Esztergom en la personne de Mgr László Lekai. Avec deux autres nominations intervenues au même moment, la conférence épiscopale de Hongrie est ainsi redevenue complète pour la première fois depuis la fin de la guerre. Mais il était entendu, conformément au protocole de 1964, que les nominations seraient désormais effectuées avec l’accord explicite du gouvernement hongrois. (Depuis 1948, ce fut là un point litigieux entre l’État hongrois et l’Église romaine.)

Était-ce la « normalisation » des rapports de l’État avec les Églises ainsi que le proclamaient de part et d’autre les protagonistes (rappelons qu’un petit tiers de la population hongroise se réclame du protestantisme)? Oui et non. Oui, dans la mesure où la période des persécutions massives a pris fin. Non, dans la mesure où l’État communiste n’avait pas renoncé à son projet d’intervenir dans la vie des Églises en les contrôlant, intimidant et – quand les intéressés s’y prêtaient – noyautant. De toute façon, les Églises n’ont pas retrouvé le droit de se manifester en dehors des lieux de culte, par exemple en organisant des activités sociales et culturelles dans le cadre de la paroisse: en violation des accords, elles ont notamment été empêchées de délivrer, en marge de l’école, un enseignement religieux normal. Un office d’État puissant et secret régnait sur les Églises dont il tenait les fichiers et supervisait toutes les promotions intérieures (il devait être dissous en 1989 seulement). En somme, la vie religieuse était loin d’être libre et autonome; bien au contraire, elle continuait d’être proscrite dans son principe. En Hongrie « kadarienne », quiconque se préparait à un poste de responsabilité autre que technique avait intérêt à ne pas afficher de convictions religieuses.

Conjointement avec les progrès de l’urbanisation et la propagation de l’athéisme, la marginalisation des Églises n’a pas manqué d’avoir des effets sur la vie religieuse du pays. Selon des enquêtes sociologiques menées à partir du milieu des années soixante, une proportion croissante de Hongrois (une nette majorité vers le milieu des années quatre-vingt, en particulier chez les protestants) s’est déclarée indifférente à la religion. Il semblerait toutefois que, vers la fin des années quatre-vingt, la tendance se soit renversée; cela se traduisait notamment par l’essor des sectes. L’Église catholique quant à elle a vu naître en son sein des « communautés de base » cherchant à pratiquer la foi en dehors des contrôles de la hiérarchie officielle.

Au cours de la décennie de 1980, une évolution lente mais significative s’est produite dans les rapports de l’État avec les Églises et aussi dans le comportement des hiérarchies des Églises chrétiennes. Sous la pression des fidèles, celles-ci sont devenues plus exigeantes face à l’État communiste qui s’est fait, quant à lui, plus conciliant à l’égard du fait religieux. À la faveur de cette tendance, l’Église catholique a pu reconstituer des couvents, et les Églises protestantes, récupérer quelques-unes de leurs écoles confisquées en 1948. Le changement à la tête de l’Église catholique (en 1986, Mgr Lekai, décédé, fut remplacé par Mgr László Paskai) a favorisé les évolutions en cours sans toutefois introduire une rupture dans la nature des rapports entre l’Église et l’État. Il a fallu attendre l’année 1989, c’est-à-dire la chute du communisme, pour que ces rapports soient redéfinis d’une façon radicalement autre.

4. Les mutations de l’année 1989 et l’ère postcommuniste

Dans la chaîne des révolutions est-européennes de 1989, la Hongrie fut, après la Pologne, le deuxième maillon. À quel moment exact a-t-elle franchi « le cap »? Quand a-t-elle cessé d’être un pays de type soviétique? Impossible de répondre avec précision. Car, pour la Hongrie, le passage à la démocratie s’est effectué à la faveur d’une évolution sans éclats, au moyen de petites étapes dont chacune n’a apporté que des compléments aux innovations précédemment acquises.

Aux origines de cette évolution, deux séries d’événements (pour autant qu’on se limite au paysage national en laissant de côté une troisième série non moins décisive: celle des changements survenus à Moscou sous l’impulsion de Mikhaïl Gorbatchev). La première série remonte aux années soixante-dix, elle est liée au réveil de la société hongroise. L’autre série concerne les structures mêmes du pouvoir communiste, elle se présente comme une crise multiple (de gestion économique, de succession politique et de légitimité idéologique) que le régime ne parvenait plus à surmonter. L’année 1989, marquée par une conjonction d’événements externes, les uns plus favorables que les autres, permit alors à la société hongroise de résoudre la crise du régime communiste en mettant fin à celui-ci.

Le réveil de la société hongroise

Après une longue léthargie due à la défaite de 1956, c’est au cours des années soixante-dix que la société hongroise en est venue à se réactiver. En 1968, seule une poignée d’intellectuels osa élever la voix contre l’invasion de la Tchécoslovaquie voisine. Mais quelques années plus tard, encouragée sans doute par une relative tolérance des autorités, la création intellectuelle a pris ses distances avec l’idéologie officielle. Dans la production littéraire et artistique comme dans les publications touchant à l’histoire ou aux sciences sociales, le choix des thèmes devenait plus libre de même que la manière dont on les traitait: le parler marxiste-léniniste a perdu son monopole (tout en restant prédominant). Les décennies qui séparent 1968 de la crise finale n’ont, certes, pas été exemptes de répressions ni d’intimidations envers les rebelles mais après 1975, année où une tentative maladroite a été faite pour instituer le procès d’un livre-reportage critique sur la condition ouvrière (Salaire aux pièces , de Miklos Haraszti), aucun intellectuel n’a été mis en prison. C’est d’autant plus remarquable que la décennie et demie suivante a vu naître en Hongrie – à Budapest surtout – le samizdat organisé et de plus en plus « politique ». Le public de cette nouvelle littérature oppositionnelle était, certes, restreint, de même que le nombre encore plus limité de ceux qui risquaient leur emploi pour y participer activement (celui qui publiait dans le samizdat – ou qui signait une pétition – perdait vite son poste d’enseignant, de journaliste ou de chercheur); le petit monde du samizdat n’en a pas moins apporté une révolution: la fin du contrôle absolu exercé par le pouvoir sur l’opinion publique.

Loin de la capitale, un autre segment de la société hongroise commençait à donner des signes d’impatience: celui des patriotes frustrés. Dans les années soixante, en effet, le rétablissement de la liberté de circulation entre les États communistes avait permis à des centaines de milliers de Hongrois de découvrir leurs parents ethniques – souvent leurs parents au sens littéral – vivant au-delà des frontières, sous administration roumaine, yougoslave ou tchécoslovaque. (L’U.R.S.S. elle-même, où vivaient pourtant d’autres Hongrois détachés de la mère patrie en 1919, puis en 1944, est restée fermée jusqu’à la fin.) Ces retrouvailles, que les autorités roumaines ont tout fait pour rendre pénibles, ont fait naître du côté hongrois des sentiments d’identité blessée et de nostalgie, début d’un éveil nationaliste. C’est là que le courant national-populiste, groupé autour de l’illustre Gyula Illyés, poète et tribun, a trouvé son public naturel en développant un discours qui, littéraire et symbolique au départ, a pris des couleurs de plus en plus sociales et politiques. Vers le milieu des années quatre-vingt, dans le commun refus du communisme déclinant, un rapprochement se dessine entre les deux milieux: « démocrates » (formés par le samizdat) et « nationaux » (issus des mouvements de solidarité ethnique avec les minorités hongroises au-delà des frontières). Mais la mouvance nationale-populiste rencontre aussi un écho du côté du parti dirigeant qui, précisément en ces années, se trouve confronté à une crise d’insuccès politique et économique.

Cette crise a en effet réactivé au sein du parti dirigeant le P.S.O.H. (Parti socialiste ouvrier hongrois) les éléments mécontents dont les uns (Rezsö Nyers) préconisaient des réformes économiques hardies, les autres (Mátyás Szürös) s’opposaient à la tiédeur nationale de la ligne officielle, la contestation la plus générale venant d’un autre ami des « populistes » (Imre Pozsgay), considéré pendant un moment comme « le Gorbatchev hongrois ». Dès 1987, la crise du système – et d’abord, de la situation économique du pays – est devenue si aiguë qu’en juillet János Kádár dut se résigner à partager son pouvoir en nommant un nouveau chef de gouvernement en la personne du dynamique et ambitieux Károly Grósz. Mais les mécontents n’ont pas désarmé et, au début de 1988, le désarroi est devenu tel que la direction du P.S.O.H. s’est vue contrainte d’annoncer un « nouveau départ » en convoquant une « conférence extraordinaire » du parti. Réunie en mai 1988, et dotée des attributs d’un « congrès », cette conférence s’est débarrassée de János Kádár (en le reléguant à un rôle purement honorifique) et a renouvelé de fond en comble les organes dirigeants du parti. Élu secrétaire général à la place de Kádár, le conservateur prudent Károly Grósz dut faire place dans le bureau politique comme dans le gouvernement aux réformateurs Rezsö Nyers et Imre Pozsgay. La nouvelle équipe s’est prononcée en faveur d’une réforme « radicale » tant en matière économique que pour les méthodes d’exercice du pouvoir. Elle a reconnu que la méthode léniniste était à revoir et que le temps était mûr pour « un pluralisme socialiste ». Le pays comprit qu’on allait vers des mutations majeures.

La transition vers la démocratie

Déjà, la fin de l’année 1988 connaîtra un infléchissement de la pratique législative (élargissement du rôle du Parlement) en dépit des tentatives du pouvoir visant à imposer des limites au débat public. Profitant des hésitations des différentes instances gouvernementales, la presse commence à s’émanciper et des mouvements indépendants entrent en scène. Avec la complicité du ministre de la Justice, un communiste libéral, la séparation de l’État et du « parti », une loi fort généreuse sur le droit d’association et même le multipartisme vont être arrachés par l’opinion publique ou, plus exactement, lui être offerts en cadeau. L’idée d’une économie mixte est substituée au socialisme étatique, et le gouvernement accepte en principe que de vastes secteurs de l’industrie soient privatisés avec ou sans participation étrangère. Le 23 novembre, le chef du parti, Grósz, cède son poste de Premier ministre au jeune économiste Miklós Németh qui, tout en venant du sérail, va bientôt s’en détacher ostensiblement.

Une deuxième étape commence en mars 1989, durant laquelle les deux principaux courants de l’opposition (le Forum démocratique, de tendance nationale-populiste, et l’Alliance des démocrates libres, de tendance sociale-libérale) se transforment en partis et où les mouvements d’opposition, une petite dizaine au total, se liguent sous la forme d’une conférence permanente appelée Table ronde de l’opposition. Ces mouvements, qui jusque-là avaient affronté le pouvoir en ordre dispersé, vont désormais agir de façon concertée. En avril 1989, un dialogue s’établit entre l’opposition et le pouvoir sous la forme de commissions (dites « triangulaires » mais en réalité paritaires) dans lesquelles vont être négociées les dispositions légales nécessaires à la transition, dont une loi électorale instituant le pluripartisme et la refonte totale de la Constitution. Dans un premier temps, le pouvoir refuse de concéder l’essentiel et voudrait limiter les changements pour les maintenir dans le cadre d’un « socialisme démocratisé ». Surviennent alors quelques événements dans le pays et au-delà des frontières, qui minent la résistance d’un pouvoir déjà fortement divisé. Ce sont: l’impact symbolique des obsèques solennelles des martyrs de 1956 (16 juin); cinq ou six élections partielles, toutes perdues par les candidats du pouvoir (juill. 1989); enfin, en Pologne, la défaite électorale du Parti communiste permettant à l’opposition d’arriver au gouvernement (juin-septembre).

Sous l’effet de ces avertissements et du désarroi provoqué par la réhabilitation de 1956 (le 16 juin a été vécu par le pays comme l’enterrement du communisme), le pouvoir décide de lâcher du lest dans la négociation avec l’opposition. Au terme de laborieuses tractations, un accord est signé en septembre qui porte sur les principes et les institutions d’une nouvelle république non socialiste dans laquelle le P.C. sera dépouillé de tous ses privilèges pour n’être qu’un parti politique parmi d’autres. C’est aussi la fin dramatique de l’unité des oppositions: les démocrates libres du SzDSz (Szabad Demokratàk Szövetsége) suivis notamment par les jeunes démocrates (FiDeSz) refusent de signer l’accord auquel ils reprochent de laisser intactes la puissance organisationnelle et la force paramilitaire du P.C. et, surtout, d’avoir concédé une première élection présidentielle au suffrage universel qui pourrait porter à la victoire le ministre Imre Pozsgay, chef de file des communistes réformateurs et unique candidat largement connu. Se voyant accusé de complicité avec le pouvoir, le Forum démocratique rompt avec les démocrates libres qu’il va désormais traiter en adversaires.

Une troisième et dernière étape de la transition politique débute avec la rentrée parlementaire de l’automne de 1989, elle ira jusqu’aux élections législatives de mars-avril 1990. C’est l’heure du Premier ministre Miklós Németh qui, non sans adresse, réussit à faire adopter par le Parlement sortant – une assemblée élue en 1985 sous le règne du parti unique – toutes les lois fondamentales élaborées autour de la table de négociation entre pouvoir et opposition. Si modifications il y a, elles vont plutôt dans le sens des « radicaux ». C’est ainsi que les milices ouvrières seront abolies et les cellules du P.C. interdites sur les lieux de travail. (Cette dernière mesure contredit la volonté du bureau politique du P.C. dont Németh est pourtant membre.) La nouvelle République – non « populaire » mais démocratique à l’occidentale – est proclamée le 23 octobre 1989, trente-troisième anniversaire, jour pour jour, du soulèvement populaire de 1956. Comme prévu, Imre Pozsgay brigue la présidence mais, ô surprise! cette première élection au suffrage universel n’aura pas lieu. C’est que les démocrates libres, toujours épaulés par leurs jeunes alliés, ont demandé un référendum populaire sur ce sujet ainsi que sur quelques autres restés en suspens dans l’accord de septembre. Leur pétition, qui propose notamment que l’élection présidentielle soit reportée à une date postérieure aux législatives, recueille suffisamment de signatures pour que les autorités soient tenues de consulter le peuple par référendum. Le 26 novembre, une majorité d’électeurs se range du côté des pétitionnaires (encore que cette majorité soit des plus faibles en ce qui concerne le report de l’élection présidentielle). Les chances du candidat Pozsgay sont compromises, mais le Forum démocratique lui-même se trouve en mauvaise posture dès lors qu’il a préconisé l’abstention.

Cependant, la plus grande surprise de cette fin d’année est la disparition du Parti communiste. Au début de l’automne, ses dirigeants voulaient faire un pas de plus sur la voie de la rupture avec le léninisme; ils ont donc convoqué un Congrès extraordinaire dont les délégués, d’abord très divisés, ont fini par se décider pour la création d’un nouveau parti appelé Parti socialiste hongrois (P.S.H.). Ce nouveau parti s’est donné pour dirigeants la crème des anciens réformateurs et se déclare non communiste. Exit Grósz et, avec lui, toute la bande des fidèles de Kádár qui vont bientôt reconstituer l’ancien parti sous son sigle « ouvrier »: P.S.O.H. (le parti des communistes hongrois s’était appelé Parti communiste hongrois de 1944 à 1948; Parti des travailleurs hongrois de 1948 à 1956; enfin, Parti socialiste ouvrier hongrois [P.S.O.H.] à partir de novembre 1956). Mais, à la stupéfaction générale, le P.S.H. n’attire que quelques dizaines de milliers d’adhérents sur les sept cent mille dont le P.S.O.H. disposait encore avant le Congrès extraordinaire d’octobre 1989. La débandade est telle que même les ministres du gouvernement en exercice – pratiquement tous des anciens du Parti communiste, c’est-à-dire du P.S.O.H. – hésitent à se déclarer membres du nouveau parti. C’est donc vraiment la fin d’un monde, celui du « parti dirigeant », c’est-à-dire d’un pouvoir omniprésent et intégral se situant en amont des lois, au-dessus du commun des mortels... Le Premier ministre, qui comprend que le néant du P.C. lui retire sa légitimité, résout son problème en se prévalant de la confiance du Parlement. Certes, nul n’est dupe de cet artifice (les élus faits députés par l’ancien régime sont-ils encore « légitimes »?), mais si grande est la volonté de sortir du communisme pacifiquement et en toute légalité que le gouvernement reste toléré, voire obéi jusqu’à la fin.

Les élections de 1990 et la formation d’un nouveau gouvernement

Dans l’euphorie de la liberté retrouvée, des dizaines de « partis » politiques ont vu le jour, faisant craindre une surabondance pour les élections fixées finalement – afin de laisser à tous ces nouveaux venus le temps de s’organiser – pour le début du printemps de 1990. La loi électorale, négociée durant l’été de 1989 et approuvée par le Parlement sortant, a permis d’éviter cette pléthore qui aurait entraîné l’impossibilité de gouverner. Grâce aux conditions posées par la loi aux candidatures, douze mouvements politiques seulement sont parvenus à constituer des listes nationales – et quelques rares autres, des listes départementales – admises au scrutin proportionnel, les indépendants pouvant toutefois concurrencer les candidats des partis dans les cent soixante-seize circonscriptions uninominales où le vote comportait (pouvait comporter) deux tours à la française. En fin de compte, les six plus grands partis ont récolté non seulement les deux cent dix sièges répartis à la proportionnelle – dont quatre-vingt-dix à l’échelle nationale et le reste dans les départements –, mais aussi la grande majorité des sièges individuels (165 sur 176).

Les élections législatives ont eu lieu le 25 mars et le 8 avril 1990. La participation a été relativement faible dès le premier tour (65 p. 100 seulement des inscrits se sont rendus aux urnes) et plus encore au second tour qui, faute de vainqueur au premier, a été nécessaire dans cent soixante et onze circonscriptions sur cent soixante-seize. Sur les douze partis nationalement présents, six seulement ont passé la barre des 4 p. 100, minimum requis pour accéder à la répartition proportionnelle des sièges. Les six partis éliminés comprenaient notamment le P.S.O.H. maintenu (3,7 p. 100) et le Parti social-démocrate (3,6 p. 100), un vieux parti historique n’ayant pas réussi à se renouveler. Les six vainqueurs émergeant du premier tour se trouvaient placés devant l’obligation de se coaliser pour le second tour. Deux coalitions ont alors vu le jour: celle des partis nationaux et chrétiens-démocrates et celle des mouvements modernistes-libéraux, la première regroupant autour du Forum démocratique (M.D.F.) un parti agrarien et un parti catholique (le P.P.P. et le K.D.N.P.), la seconde réunissant l’Alliance des démocrates libres (SzDSz) et celle des jeunes démocrates (FiDeSz). Seul, l’héritier de l’ex-P.C., le Parti socialiste (P.S.H.), ne pouvait compter sur aucun allié. Aux yeux de l’opinion, il symbolisait le passé plutôt que la volonté réformatrice. Dans les deux autres groupements, le Forum se présentait comme « la force tranquille » (slogan emprunté à la France) du changement dans la modération, le SzDSz comme l’avant-garde résolue d’un changement radical. Le fait que, selon les critères européens, ce dernier puisse être classé au « centre gauche » alors que ses compétiteurs nationaux-chrétiens se situent au « centre droit » a laissé l’opinion plutôt indifférente. Tous les partis avaient lutté pour gagner les faveurs du « petit peuple » mais, d’une manière générale, celui-ci est resté le grand absent de ces élections qui passionnaient en revanche les « élites » du pays, et surtout les gens diplômés.

Le M.D.F. apparaît donc comme le grand vainqueur des premières élections générales de la Hongrie démocratique; avec ses deux alliés (P.P.P. et K.D.N.P.), il a acquis 59 p. 100 des sièges au Parlement, 29 p. 100 des mandats revenant aux libéraux-modernistes (SzDSz et FiDeSz) et moins de 10 p. 100 aux socialistes. Une grande coalition de tous les partis non socialistes se révélant irréalisable pour des raisons psychologiques, le gouvernement fut donc formé par la coalition gagnante, avec le président du M.D.F., József Antall, comme Premier ministre. Juriste et historien, de sensibilité chrétienne-démocrate, J. Antall (décédé en décembre 1993) a donné à son parti une très nette orientation pro-européenne. Toutefois, pour que certaines lois puissent être votées et que le Parlement puisse normalement travailler, un « pacte de bonne conduite » s’est avéré nécessaire entre la coalition gouvernementale et l’opposition libérale. Grâce à cet accord, l’élection du président de la République, définitivement réservée au Parlement, a porté à la tête du pays un membre éminent du SzDSz, le juriste et écrivain Árpád Göncz.

Les élections législatives ont fait apparaître une dominante nationale-populiste et démocrate-chrétienne. Mais, six mois plus tard, ce résultat devait être infirmé par les premières élections locales que la Hongrie ait connues sous le régime démocratique. Ces élections ont permis au courant libéral, le SzDSz, secondé par le FiDeSz, de conquérir la municipalité de la capitale; ces deux partis se sont aussi assuré le contrôle de la grande majorité des autres communes de plus de dix mille habitants, à l’issue, il est vrai, d’une élection que la majeure partie de la population avait boudée.

La transition politique de la Hongrie a donc eu un caractère progressif, négocié, sans heurt et presque consensuel que le contexte international n’explique que partiellement. Elle a été rendue possible par l’implosion du P.C. local et favorisée par le laxisme de l’empire soviétique déjà proche de sa fin. Mais la direction en avait été tracée par la ferme volonté des Hongrois de recouvrer leur indépendance et de regagner la voie d’une démocratie moderne, libérale et européenne.

Les difficultés du postcommunisme

Au cours de la période qui s’est ouverte avec les élections de 1990, la Hongrie a vécu une histoire relativement tranquille, sans conflit interne majeur, tout en se situant dans une région « chaude » du fait de la proximité des Balkans. Le système politique qu’elle s’était donné en 1989-1990 s’est révélé stable. Le jeu politique a été marqué par les joutes entre une majorité parlementaire de centre-droit et une opposition libérale de centre-gauche, épaulée à l’occasion par un parti socialiste assagi. La coalition au pouvoir a toutefois connu quelques dissensions du fait de la présence en son sein d’un parti agrarien tenté par la démagogie en faveur de la petite propriété traditionnelle et, au sein même du parti de József Antall, d’un courant ouvertement d’extrême droite, nationaliste et antisémite. J. Antall, qui avait réussi en 1990 à neutraliser les romantiques de son parti avec leurs idées de « troisième voie », eut moins de chance, peut-être moins de détermination aussi, dans sa lutte contre les extrémistes menés par l’écrivain István Csurka (un des pères fondateurs du M.D.F.). Lorsque, au début de 1993, il est enfin parvenu à les isoler au sein de la direction de son parti, ce dernier se trouvait au plus bas de sa popularité. Les sondages le donnaient d’ailleurs perdant dans l’hypothèse d’élections anticipées sans qu’une majorité nette se dessine du côté des libéraux (ou de quiconque). Normalement, le renouvellement du Parlement devait avoir lieu au printemps de l’année 1994.

Mais l’impopularité du gouvernement avait, selon toute évidence, des causes économiques plus que politiques. Le passage à l’économie du marché, en effet, s’est révélé beaucoup plus long et plus pénible que prévu. L’effondrement des économies est-européennes – qui étaient jusqu’en 1989 les principaux débouchés de la Hongrie tant industrielle qu’agricole – conjointement avec la nécessité d’abandonner maintes activités techniquement dépassées et non rentables a plongé le pays dans une récession profonde aux conséquences sociales graves. Tout en évitant une chute dramatique du niveau de vie ou une désorganisation de la vie quotidienne « à la russe » – des transports publics aux services sociaux, rien n’a cessé de fonctionner « normalement », l’inflation elle-même a pu être cantonnée dans des proportions raisonnables –, la Hongrie a vécu de plus en plus mal les difficultés de la transition économique. Comme dans tant d’autres pays de la région, la population avait tendance à en imputer la responsabilité aux « politiques » en général et au gouvernement en particulier. Les nostalgiques du socialisme, peu nombreux en 1989, se multipliaient à proportion des espoirs déçus. Le pessimisme naturel des Hongrois y aidant, l’espérance démocratique de la révolution de 1989 devait subir, deux ou trois ans plus tard, une sorte de rejet. Aux élections partielles, l’abstentionnisme a pris des proportions inquiétantes.

Et pourtant, les premières années du postcommunisme ont donné à la Hongrie une vie politique et institutionnelle « normale ». Elles ont permis aux Églises de retrouver leur autonomie traditionnelle et une liberté d’action comprenant l’enseignement général; à la société civile, de se développer sans entraves dans le cadre (ou, le cas échéant, en dehors) des institutions politiques nouvelles; et aux forces vives de l’économie, de prendre des initiatives allant dans le sens de l’intégration européenne sans que l’État n’intervienne d’une façon contraignante. Dans les années postérieures à 1989, le nombre des entreprises créées se chiffrait par centaines de milliers. La presse et l’édition ont acquis une liberté réelle, comparable aux meilleures années du libéralisme du XIXe siècle avec toutefois, pour l’édition, la nécessité de trouver des subsides privés comblant le trou laissé par la contraction du mécénat public. En 1990, selon la volonté du nouveau législateur, la radio et la télévision devaient être placées sous la direction de personnalités indépendantes du gouvernement afin d’assurer la neutralité de ces deux médias. De ce point de vue, le bilan des premières années d’exercice démocratique est négatif puisque, en 1992, sous la pression des extrémistes de droite, le gouvernement de József Antall a évincé les présidents de radio-télévision élus en 1990 – consensuellement – par le Parlement et les a remplacé par ses hommes de lige.

L’insécurité extérieure

Les principaux problèmes politiques auxquels la Hongrie postcommuniste devait faire face se situaient dans le domaine des relations internationales. Ils relevaient de la sécurité, des rapports avec la Communauté européenne, enfin de l’évolution des rapports de la Hongrie avec son voisinage direct.

La disparition de l’empire soviétique et de son système militaire a créé pour les pays d’Europe centrale un vide que l’excellence des rapports politiques avec l’Occident n’a pas comblé automatiquement. Pour la Hongrie, ce problème se posait avec d’autant plus d’acuité qu’elle a hérité d’une armée des plus faibles de la région, tant numériquement que du point de vue de l’équipement. À la suite de la guerre de Yougoslavie, qui a éclaté en 1991, une coopération militaire entre l’O.T.A.N. et la Hongrie a commencé à prendre forme sans qu’elle se traduise par de réelles garanties pour cette dernière en cas d’attaque extérieure.

L’intégration de la Hongrie à l’Europe a fait de grands progrès entre 1989 et 1993, surtout politiquement et culturellement. Premier pays est-européen, avec la Pologne, à être admis au Conseil de l’Europe comme membre à part entière, la Hongrie a renouvelé sa diplomatie et a établi des rapports de confiance avec tous les pays du monde occidental, à commencer par les États-Unis. Elle a également conquis une place de choix dans les échanges scientifiques, universitaires et autres. (Le Central European University notamment y a établi son siège.) Plus difficilement ont évolué les relations de la Hongrie avec le Marché commun en raison de l’écart qui, économiquement, la séparait du monde hautement productif de l’Europe occidentale. Des accords d’association ont pu être conclus sans qu’on ait pu fixer un terme à la période de transition nécessaire avant l’adhésion intégrale et totale.

Le chapitre le plus difficile en politique étrangère a été cependant celui qui concernait les rapports de la Hongrie avec certains de ses voisins. Tandis que l’incertitude régnait, après la dissolution de la Yougoslavie, sur le sort de la communauté magyare de Voïvodine (Serbie), le gouvernement hongrois avait aussi du mal à normaliser ses rapports avec la Roumanie. Après la chute de Nicolae Ceau ずescu, l’importante communauté magyare de Transylvanie a repris une activité politique en créant un parti hongrois – bien représenté au Parlement de Bucarest – et en formulant des revendications allant dans le sens d’une plus grande autonomie. En arrière-plan de cette lutte, la Roumanie a cru déceler des velléités d’expansionnisme hongrois tandis que Budapest, tout en protestant de sa bonne foi, n’a pas renoncé à épauler la cause minoritaire des Magyars de Transylvanie. Il est vrai que ce conflit, surtout symbolique, n’a point empêché les militaires roumains d’établir d’excellents rapports de coopération avec leurs homologues hongrois, et vice versa. Les relations de voisinage avec la Slovaquie se sont heurtées également à des difficultés. La situation de la minorité magyare de Slovaquie (près de six cent mille personnes) n’était pas seule en cause; il y avait aussi un litige concernant un barrage sur le Danube, qui a d’ailleurs fini par aboutir devant la Cour internationale de La Haye.

En revanche, la Hongrie a réussi à entretenir d’excellents rapports avec l’Autriche ainsi qu’avec deux des États issus de la république populaire fédérale de Yougoslavie (la Slovénie et la Croatie, toutes deux voisines immédiates). Avec l’Ukraine indépendante, les rapports de voisinage ont aussi évolué favorablement en dépit (ou à cause) de la présence d’une autre communauté magyare nombreuse sur le territoire subcarpatique de ce pays.

5. Structure de l’économie hongroise

L’économie hongroise est passée, depuis la fin des années quarante, par différentes phases. D’abord modelée sur le standard soviétique, elle a élaboré, après le choc qu’a constitué la révolution de 1956, une réforme d’envergure de son système de planification. Par la suite, les mécanismes de marché seront progressivement développés. La rupture intervenue en 1990 constitue le point de départ de la transition postsocialiste dans laquelle l’économie hongroise s’engage en suivant une voie graduelle.

Du modèle centralisé aux tentatives d’adaptation (1956-1967)

Avec l’arrivée des communistes au pouvoir, à la fin des années quarante, l’économie hongroise a connu une transformation profonde et brutale, caractérisée par l’hypercentralisation et la gestion administrative.

L’ampleur de la révolution de 1956 se trouve à l’origine de la rationalisation du modèle centralisé et, ultérieurement, en 1968, de l’introduction d’une réforme d’ensemble, le nouveau mécanisme économique (N.M.É.). Les planificateurs hongrois ont d’abord procédé à des adaptations. Dans l’agriculture, on a mis fin au système des livraisons obligatoires. Les planificateurs ont tenté de combiner les avantages de la grande taille, en favorisant les économies d’échelle pour les productions qui nécessitent l’utilisation d’inputs en capital, avec ceux de la petite taille, les lopins individuels des coopérateurs demandant d’abondants inputs en travail. Cette complémentarité a rapidement conduit à l’accroissement de la production et permis de dégager des surplus exportables. Dans l’industrie, on a introduit un système de partage du profit plus équilibré entre les entreprises et le centre; on a réduit le nombre des directives obligatoires.

Ces tentatives de rationalisation n’ont pas influencé la structure de l’économie hongroise ni permis d’en accroître l’efficacité. Dans l’industrie, la « soif insatiable » d’investissement s’est accompagnée de déséquilibres plus ou moins chroniques.

L’échec relatif de ces mesures a conduit à une réflexion plus large. Les réformateurs ont eu la conviction que seule une refonte d’ensemble permettrait de stimuler la croissance et d’accroître le bien-être de la population. Trois facteurs vont peser en faveur de l’extension des réformes: la volonté politique du leadership hongrois de recréer un consensus après l’écrasement de la révolution de 1956; la pertinence du diagnostic et des propositions des économistes; la stagnation de l’économie.

Objectifs et limites du N.M.É. (1968-1978)

Les objectifs de la réforme introduite le 1er janvier 1968 étaient les suivants:

– réaliser une affectation plus rationnelle des ressources, notamment du capital, parmi les branches;

– faciliter l’insertion de l’économie hongroise dans la division internationale du travail;

– transformer la structure de l’économie planifiée afin d’accroître l’offre;

– augmenter la productivité des facteurs de production, en associant à ces derniers des indicateurs d’efficacité.

Sur le plan de l’organisation, on a procédé à la décentralisation du système de décision en accroissant le rôle des entreprises. Les indices quantitatifs comme le système de transmission des instructions aux instances subalternes ont été supprimés. Parallèlement, on a étendu les liaisons horizontales par des relations de marché. Les entreprises, pour leurs décisions courantes, sont devenues libres de se procurer leurs inputs et de vendre leur production. Les ministères du Plan, de l’Industrie, du Commerce extérieur, la Banque centrale ont pris une importance croissante dans la régulation de l’activité économique; le plan quinquennal lui-même a acquis un rôle stratégique, tandis que le plan annuel exprimait les orientations de la politique économique.

Quatre types de régulateurs ont été introduits pour guider ce nouveau système.

La régulation financière a été confiée à des impôts levés sur la production, qui instituent une clé de partage de la valeur ajoutée entre les entreprises et le centre. La régulation par les taux d’intérêt et la politique financière ont été activées.

La régulation des salaires liait la progression des revenus aux résultats de l’entreprise et aux objectifs de la politique des revenus.

La régulation des prix a constitué l’innovation la plus importante. La formation des prix a reposé sur la prise en compte des coûts des facteurs de production. À côté de prix librement formés, d’autres ont évolué entre un plancher et un plafond, une dernière catégorie étant constituée par les prix administrés. Par ce moyen, le centre conservait un puissant moyen de contrôler l’évolution de la formation des prix et donc les choix des entreprises, tout en accordant une certaine flexibilité à ces dernières.

La régulation du commerce extérieur, enfin, portait sur la variation du taux de change en vue de rendre compétitives les exportations hongroises.

Malgré des résultats indiscutables – un meilleur rapprochement de l’offre et de la demande, une plus grande souplesse du système de gestion, une plus large ouverture sur l’extérieur –, l’adoption du N.M.É. n’a pas résolu les déséquilibres hérités du modèle centralisé. L’évolution de l’environnement international et des facteurs structurels expliquent les faibles performances de l’économie hongroise.

L’introduction du N.M.É. et la tentative d’insertion de la Hongrie dans la division internationale du travail ont bénéficié d’un environnement initialement favorable, l’économie mondiale, jusqu’au retournement de 1974, permettant de tirer la croissance. Ensuite, la récession mondiale a affecté durablement l’économie hongroise. Les mécanismes du commerce extérieur et l’orientation des échanges vers des marchés aux logiques différentes (marché mondial d’un côté, Comecon de l’autre) ont limité les effets de la recherche d’une spécialisation. L’arrêt des réformes économiques dans les autres pays socialistes a freiné la décentralisation. En outre, par son instabilité croissante, le Comecon a cessé de constituer un marché régulier pour les approvisionnements et les débouchés de la Hongrie.

Quant aux facteurs structurels, on citera:

– le caractère autolimité de la réforme, qui a laissé inchangé le mode d’affectation des moyens de production et du travail;

– le caractère hybride du mode de régulation, l’aspect normatif du système des prix et du profit (préférences étatiques) et l’absence d’une réelle autonomie financière des entreprises (système monobancaire, budgétisation d’une grande partie des dépenses d’investissement des entreprises);

– la contradiction entre le mécanisme décentralisé et la rémanence de la structure institutionnelle de la planification, notamment celle des entreprises.

Par ailleurs, le développement de l’économie secondaire, au cours de cette période, n’a pas contribué à réduire sensiblement la pénurie existant dans de nombreux secteurs. La plupart des activités de ce type, de caractère individuel, donnaient lieu à une accumulation du capital insignifiante. Toutefois, leur développement a vu l’émergence d’une classe de petits entrepreneurs.

L’accumulation des difficultés a conduit les réformateurs à procéder à une nouvelle vague de réformes, accentuant, cette fois-ci, le socialisme de marché.

L’extension des réformes (1979-1986)

Le gouvernement hongrois a combiné une politique conjoncturelle et une politique d’ajustement structurel, arbitrant entre des mesures à court terme et d’autres dont les effets étaient censées se faire sentir à plus long terme.

La réforme du mécanisme de guidage a élargi la sphère des prix libres en intégrant directement le niveau des prix mondiaux dans les prix proportionnels, afin de faire peser directement la contrainte extérieure sur les agents économiques (ménages, entreprises). On a réformé le système de financement des entreprises, conduites à s’autofinancer et à recourir aux crédits bancaires pour alimenter leurs investissements. La part des investissements centraux a décliné, se limitant aux opérations de caractère stratégique ou aux infrastructures. La politique salariale a lié davantage rémunération et efficacité. En 1986 a été institué un impôt sur le revenu des personnes physiques, général et progressif, ainsi qu’une taxe sur la valeur ajoutée. La planification, enfin, a acquis une fonction plus macroéconomique en se concentrant sur les aspects stratégiques et sur la prospective et en s’attachant à la cohérence des objectifs de la politique économique.

Parallèlement, des réformes institutionnelles ont cherché à unifier le marché plus ou moins libre des biens et des services, le marché du travail et celui des biens de production. On a différencié les salaires en libérant le marché du travail des contraintes
administratives. On a autorisé, au sein des entreprises d’État, la création d’associations de producteurs faisant fonctionner, en dehors des heures légales de travail, pour le compte de l’entreprise ou pour d’autres, les moyens de production qui leur étaient loués. La restructuration des secteurs les moins performants a conduit les réformateurs à prendre leurs distances par rapport au chômage implicite ou déguisé (sous-utilisation de la main-d’œuvre) pour admettre un chômage explicite.

Un second volet des réformes a concerné le marché des biens de production et celui du capital. Plusieurs mesures ont été prises jusqu’à l’adoption de la loi sur les entreprises, le 1er janvier 1989:

– la légalisation et l’encouragement des petites unités de production de l’économie secondaire, le développement de l’artisanat et du secteur des services; ces mesures ont permis d’accroître l’offre et de limiter le degré de pénurie, sans mettre fin à l’économie informelle;

– la dissolution et la suppression effective des ministères de branches, le démantèlement des grands trusts socialistes et le fractionnement en unités de taille moyenne des entreprises du secteur socialiste, afin d’accroître la compétition; les dirigeants des entreprises ont été élus directement par les salariés;

– le droit, pour tout citoyen ou toute personne morale, de créer des entreprises de moins de cinq cents salariés;

– la possibilité d’émettre des obligations pour financer les entreprises;

– la possibilité, pour les firmes, de créer des entreprises conjointes, soit avec des firmes domestiques, soit avec des firmes occidentales.

Ces dernières mesures adoptées par les réformateurs ont précisé les contours du modèle de socialisme de marché, en accentuant le rôle du marché. Toutefois, l’accélération du processus politique avec l’adoption du multipartisme et l’abandon des références au socialisme étatique en 1988-1989 a explicitement posé la question de la transition postsocialiste.

La transition postsocialiste (1990-1993)

À la suite de la victoire d’une majorité de centre droit lors des premières élections démocratiques qui se sont déroulées en avril 1991, l’économie hongroise s’est engagée dans un processus de transformation qui doit la conduire, à terme, à une économie de marché. Les principaux traits de la transition sont: les politiques de stabilisation macroéconomiques, le développement des mécanismes et des institutions de marché, la réorientation des échanges et l’intégration dans l’économie mondiale, la privatisation et la restructuration des entreprises d’État.

La stabilisation macroéconomique

La politique économique du gouvernement hongrois s’articule autour d’un certain nombre d’objectifs à court, à moyen et à long terme, afin d’introduire les changements structurels et institutionnels nécessaires pour transformer radicalement la structure de l’économie et la rapprocher de celle des économies occidentales (tabl. 1).

Depuis 1990, l’économie hongroise a enregistré une baisse de ses performances macroéconomiques (tabl. 2). La chute de la production industrielle, beaucoup plus importante que celle du P.N.B., présente un aspect positif: elle indique que les entreprises ont commencé à réduire la fabrication de biens qui ne trouvaient pas d’acquéreurs sur le marché. À ce titre, elle annonce le début de la restructuration des entreprises. Mais, d’un autre côté, elle accompagne la contraction de la demande interne provenant de la baisse du pouvoir d’achat et du développement du chômage. Elle traduit aussi les difficultés de procéder à l’ajustement structurel. La baisse du niveau de l’investissement confirme cette tendance.

L’ouverture de l’économie hongroise, la quasi-convertibilité du forint, la libération de la quasi-totalité des prix à l’exception de ceux de certains biens de première nécessité, enfin, la réduction des subventions ont contribué à la réorientation du commerce, notamment en accroissant la part des échanges avec les pays occidentaux. Le volume des exportations a nettement diminué, alors que celui des importations a continué de croître: un aspect négatif de l’ajustement est, notamment, cette incapacité de l’économie hongroise de profiter du changement de parité de la monnaie pour accroître ses parts de marché à l’exportation. L’effet prix induit par le jeu sur le taux de change n’a pas permis d’embrayer sur un effet qualité, les entreprises n’étant pas restructurées et n’ayant pas aligné leur production sur la demande externe provenant des économies de marché. En revanche, avec l’ex-U.R.S.S. et les anciens partenaires du Comecon, les échanges se sont brutalement effondrés. Comme les autres pays les plus avancés dans la transition, la Hongrie connaît ainsi quatre tendances marquées: la contraction des échanges entre les pays de l’ex-Comecon et leur orientation vers l’Ouest; le changement de la structure traditionnelle des échanges est-européens, avec la baisse des biens capitaux; la détérioration significative des termes de l’échange avec l’ex-U.R.S.S.; la détérioration de la balance commerciale résultant de la baisse des exportations et de la hausse des importations.

Restructurations industrielles et changements institutionnels

Contrairement aux prédictions des spécialistes, il ne s’est pas produit de courbe en J à l’échelle microéconomique des entreprises: les mesures de stabilisation macroéconomiques ne sont pas suffisantes pour permettre à celles-ci de s’ajuster rapidement à leur nouvel environnement. Le niveau élevé de l’endettement du pays et le manque de capital réduisent les possibilités de recapitalisation de l’économie, malgré l’afflux important d’investissements directs étrangers.

La contraction de la production industrielle a été forte. La baisse est très importante dans des secteurs comme la métallurgie, la mécanique, les matériaux de construction (face=F0019 漣 30 p. 100), où la Hongrie possédait un certain avantage; elle est moins prononcée, mais néanmoins significative, dans les autres secteurs (tabl. 3) comme la chimie ou l’industrie légère (entre 漣 15 et 漣 20 p. 100).

L’investissement direct étranger en Hongrie (1,5 milliard de dollars), qui mobilise à lui seul plus de la moitié de l’investissement occidental dans la région, ne représente qu’une très faible part de l’investissement dans le pays, même s’il produit un effet d’entraînement et de diffusion dans le tissu industriel. L’attrait qu’exerce le marché hongrois s’explique en grande partie par l’adaptation et l’ouverture de l’économie hongroise au cours des deux dernières décennies. Mais les avantages de proximité (la Hongrie permettait d’atteindre d’autres marchés, notamment celui de l’U.R.S.S.) ont disparu. L’étroitesse du marché hongrois et le faible avantage qu’il présente en termes de coût de la main-d’œuvre pourraient, dans l’avenir, limiter le flux des investissements étrangers.

Le gouvernement hongrois poursuit son programme de privatisations, qui se démarque sensiblement de ce qui se fait en ex-Tchécoslovaquie et en Pologne. Fidèle à sa démarche graduelle, il a préféré les opérations de vente de gré à gré au recours à des solutions consistant à distribuer des certificats à la population et à transférer une importante partie des actifs publics à des fonds de placement (holdings financiers).

Le programme de 1990 de Jozsef Antall prévoyait le lancement de privatisations qui devaient modifier la structure de la propriété: la part des entrepreneurs privés dans le total des entreprises aurait représenté entre 30 et 35 p. 100, celle des sociétés anonymes et des organisations non marchandes entre 20 et 30 p. 100, et celle de l’État entre 35 et 50 p. 100.

Dans les faits, le programme de privatisations a connu un lent démarrage. Les petites privatisations (commerce de détail et services) s’engagent difficilement, soit parce que la fraction entreprenante de la population a déjà mis en place de nouvelles structures, soit parce que les droits de propriété sont encore très flous (notamment lorsqu’il s’agit d’actifs qui se trouvent localisés dans des bâtiments appartenant à l’État), soit par défaut de ressources financières (les petites privatisations n’ont pas été ouvertes aux étrangers). En ce qui concerne les entreprises d’État, on doit distinguer entre transformation et privatisation. Dans le premier cas, il s’agit, en fait, de la modification du statut juridique des entreprises dans lesquelles l’État demeure l’actionnaire principal, soit directement, soit en rétrocédant des parts aux municipalités; dans le second, les grandes privatisations résultent, dans leur quasi-totalité, de la vente à des participations étrangères.

La privatisation dans l’agriculture a également été engagée. L’objectif du gouvernement est de procéder à la modification substantielle de la propriété en transformant le statut des fermes coopératives en sociétés privées de capitaux. Les coopérateurs voulant quitter la coopérative recevront des certificats leur permettant d’enchérir pour l’acquisition de terres. La loi prévoit que, parmi les terres agricoles utilisées par les coopératives, 3,4 millions d’hectares seront distribués aux coopérateurs – 1,9 million d’hectares qui leur appartenaient déjà ne subissant pas de modification, et 200 000 hectares, propriété de l’État, seront transférés aux autorités locales. Les fermes d’État, au nombre de soixante-dix environ, seront placées sous contrôle ministériel direct, les plus profitables étant rapidement privatisées, celles qui accumulent des pertes étant liquidées. Le projet doit contribuer à la création de huit cent mille exploitations individuelles.

Un grand absent dans le processus de privatisations est le système bancaire. On assiste même à sa recentralisation à travers la transformation des firmes d’État en sociétés anonymes, l’État récupérant les actifs que les firmes industrielles et commerciales détenaient dans le capital des banques. L’idée se fait jour qu’il serait peut-être plus judicieux de recapitaliser les banques par injection d’argent, notamment pour compenser le nombre élevé de leurs créances douteuses, que de les privatiser d’abord.

Privatisation, restructuration et comportement des entreprises

Le gouvernement hongrois a choisi une voie originale de privatisation des entreprises publiques, qui n’est pas sans poser quelques problèmes. Le programme de privatisations s’articule autour de deux principes: celui de la restitution, notamment des terres, et celui de la vente des actifs à des repreneurs domestiques ou étrangers. Ces deux options présentent des avantages: tout d’abord, celui de l’équité, par la rétrocession des biens aux anciens propriétaires, ensuite, celui de l’efficacité, par la vente des actifs à des opérateurs possédant déjà le savoir-faire pour diriger des firmes dans un nouvel environnement. Cette procédure présente cependant une difficulté à laquelle le gouvernement s’est heurté très rapidement et qui tient à la fois à la limitation des ressources disponibles pour acquérir les actifs mis en vente et au montant élevé des coûts d’opportunité (c’est-à-dire l’avantage retiré d’un investissement effectué en Hongrie par rapport à un investissement réalisé ailleurs). Le résultat de cette démarche est que, à la fin de 1993, au bout de trois années, seulement 20 p. 100 environ du secteur d’État étaient passés entre les mains d’opérateurs privés. Les firmes les plus rentables se sont vendues en premier, et le gouvernement reste ensuite possesseur des firmes les moins rentables ou posant des problèmes.

C’est ce qui l’a conduit à mettre en place une Agence pour la gestion de la propriété d’État, chargée d’administrer les firmes qui demeurent entre les mains du gouvernement. Ainsi, paradoxalement, un gouvernement libéral se trouve en charge à la fois d’opérer la privatisation et de gérer un important secteur d’État. Cette démarche est pour le moins contradictoire, dans la mesure où elle produit un effet d’éviction dommageable à l’encontre du secteur privé en mobilisant une partie des ressources financières limitées pour maintenir en activité des entreprises qui, autrement, devraient disparaître rapidement. Ensuite, la rationalité économique du gouvernement, en tant que gestionnaire, est discutable en raison du niveau limité des compétences bureaucratiques pour gérer les firmes d’État, et des ressources financières pour recapitaliser les entreprises. Un certain nombre d’entre elles, notamment les plus menacées, sont actuellement conduites à décapitaliser leurs actifs en ne procédant pas aux amortissements, en utilisant les produits des ventes pour assurer les salaires, en négociant des prêts auprès des banques pour assurer la production courante, etc. En 1993, les firmes que l’on estime en situation de faillite représentent 10 p. 100 du P.I.B., 22,7 p. 100 de la production industrielle, plus de 30 p. 100 des exportations et 27,1 p. 100 de l’emploi. Pour des raisons facilement compréhensibles (maintien de l’emploi dans les zones économiquement sinistrées), le gouvernement hésite à appliquer une politique brutale conduisant à la disparition de ces entreprises.

Le système bancaire du pays n’est pas en mesure de jouer son rôle à l’égard des entreprises en difficulté. La totalité des banques se trouvent encore entre les mains de l’État; elles ont hérité des portefeuilles d’actifs de la Banque nationale de Hongrie, avec un grand nombre de créances douteuses. Plutôt que d’assurer le risque et de faire pression sur les firmes en difficulté pour récupérer leurs créances, elles préfèrent gagner de l’argent en achetant les bons du Trésor émis par le gouvernement. Ce dernier, pour mettre fin à ce cercle vicieux, a adopté puis mis en œuvre en mars 1993 des mesures de type debt equity swap destinées à assainir et à recapitaliser les banques en effaçant les mauvaises dettes estimées à 260 milliards de forints. Les banques hongroises sont censées se trouver en meilleure position pour effectuer des prêts ou financer des projets créateurs d’emplois, sans se soucier du passif accumulé auparavant. À terme, les principales banques, dont la Budapest Bank et la Hungarian Foreign Trade Bank, devraient être privatisées.

Il reste encore à la Hongrie beaucoup de chemin à faire pour que ses structures économiques et le fonctionnement de son économie se rapprochent de ce que l’on connaît en Occident. Mais la voie graduelle choisie, l’émergence de nouveaux opérateurs, enfin la volonté des dirigeants et de larges couches de la population poussent à la transformation irréversible de l’économie. La contrepartie est, bien sûr, la lenteur du processus et son coût social, qui se traduit par une augmentation rapide du chômage.

6. La littérature hongroise

La nostalgie d’une tradition

Si puissant que fut le royaume de Hongrie du XIe au XVIe siècle, depuis saint Étienne, apôtre du pays, jusqu’au règne des Turcs et des Habsbourg, on doit parler avec prudence d’une littérature médiévale, qu’elle soit en latin ou en hongrois, et l’on n’ose pas la comparer aux grandes littératures occidentales.

L’Oraison funèbre (1228), un des premiers monuments de l’ancienne langue hongroise; quelques chroniques en latin, dont la première, celle de l’Anonyme, est l’œuvre d’un clerc ayant étudié à Paris; un grand nombre de légendes, notamment à propos des saints et des saintes de Hongrie, comme celle du roi-chevalier saint Ladislas ou de la princesse Marguerite, fille de roi et religieuse; beaucoup d’ouvrages d’édification, des chants religieux en latin et en hongrois (dont le plus beau, traduit du latin, une Lamentation de Marie , est en même temps le premier poème lyrique en langue hongroise), tel est l’essentiel de ce qui reste de la littérature hongroise d’avant le XVe siècle. Dans cet héritage respectable et digne surtout de l’attention des érudits, à peine quelques traces modestes d’une poésie profane, épique ou lyrique. Aux confins du Moyen Âge et d’une brève Renaissance au XVe siècle se détache la figure du poète-évêque Janus Pannonius qui, ayant vécu longtemps à Ferrare, fut lié aux milieux humanistes italiens. Il est, avec ses odes, ses élégies et ses épigrammes, un poète typique de la littérature néo-latine et un exilé dans son propre pays, car il gardera toujours son amour de la terre et de la culture italiennes. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, pour se faire entendre des étrangers, les meilleurs savants hongrois, géographes, linguistes, historiens, écrivent en latin; et si le latin ralentit l’évolution vers une littérature nationale propre, il fut néanmoins la seconde langue des lettrés, qui relia le pays à la civilisation européenne.

Au XIXe siècle, les historiens de la littérature et même les écrivains romantiques ont fait des efforts émouvants pour retrouver soit les fragments, soit les preuves d’existence de chants héroïques ou d’une épopée nationale dans les chroniques du Moyen Âge et dans les vieilles ballades populaires, dont quelques-unes sont aussi belles que celles des Serbes ou des Écossais. Le résultat est mince, mais on doit cependant à ces recherches et à ces illusions la floraison tardive et considérable d’une poésie épique du XIXe siècle qui puise ses sujets et ses décors dans un fonds à la fois mythique et historique, autour d’Árpád et d’Attila comme Zalán futása (La Fuite de Zalán , 1825) du poète Mihály Vörösmarty ou Buda halála (La Mort de Bude , 1864), chef-d’œuvre épique de János Arany, le maître, jusqu’à ce jour, de la poésie hongroise.

On peut également citer la légende de sainte Marguerite, transposée en un roman par Géza Gárdonyi ou chantée dans une belle élégie par le poète Endre Ady, au début du XXe siècle.

L’éclosion d’une littérature nationale

Une époque tourmentée

La littérature hongroise nationale et vraiment vivante ne prend le départ qu’au XVIe siècle, l’une des périodes les plus malheureuses, mais aussi les plus intenses de la Hongrie. Les Turcs s’installent pour cent cinquante ans au milieu même du pays. De leur résidence de Vienne, les Habsbourg tiennent toute la partie ouest de la Hongrie; ils luttent contre les Turcs aussi bien que contre les princes hongrois de Transylvanie qui, dans la mouvance turque, maintiendront pendant des siècles la conscience nationale, la langue et les traditions. En outre, ces trois Hongries sont éprouvées par les guerres de religion, entre catholiques fidèles à Vienne, luthériens et calvinistes répandus partout, mais surtout en Transylvanie, où ils sont en butte à leur tour aux sociniens et aux sabbataires.

Luttes politiques, conflits militaires incessants et polémiques religieuses pendant presque deux siècles insufflent aux écrits du temps – pamphlets, chroniques, chants historiques, œuvres satiriques, poésie lyrique – une vivacité, une ardeur combative qu’on sent encore aujourd’hui à travers leur écorce rugueuse, à travers leur langage noueux et leur logique passionnée. Si, au cours du Moyen Âge, seuls les clercs maintenaient dans les couvents une vie spirituelle, limitée, certes, et unilatérale, l’attachement au sol natal et à la foi héritée ou librement choisie mobilisa ensuite toutes les couches de la population, les nobles et les serfs aussi bien que les soldats et les missionnaires. Le type dominant de ces siècles ne sera plus le clerc anonyme, mais le savant itinérant: d’abord humaniste érasmien au XVIe siècle, puis théologien protestant ou catholique, traducteur, imprimeur, philosophe ou pédagogue qui fréquente les grandes universités de l’Europe et rentre ensuite au pays, dans son école ou son presbytère, pour répandre ses connaissances bien que, faute de champ d’action ou de circonstances favorables, il réside souvent en exil, pour mieux s’instruire et aussi garder plus pure sa nostalgie du pays natal. On doit à ce milieu la première traduction complète de la Bible (1590), encore aujourd’hui l’une des sources du langage poétique hongrois, et une version des Psaumes sur le modèle du texte de Théodore de Bèze et de la musique de Claude Goudimel, toujours utilisée dans les temples protestants de Hongrie. L’un des psaumes, traduit au XVIe siècle, sera connu dans le monde entier grâce au Psalmus Hungaricus du compositeur Zoltán Kodály.

Les chants pieux et les chansons militaires, les contacts réitérés avec l’Orient et l’Occident vont féconder l’imagination du premier poète lyrique, Bálint Balassi (1554-1594). Soldat, aventurier et patriote, nature violente, amoureux des femmes, de la nature, il chante comme Ronsard, mais en plus sauvage, ses maîtresses et ses remords religieux, avec des images fraîches ou savantes, en des strophes recherchées, toujours adaptées à quelque air connu. Il créa une école poétique et une tradition lyrique restée vivante jusqu’au début du XXe siècle.

Les chants historiques inspirés par l’action militaire furent cristallisés, en plein XVIIe siècle, par le comte Miklós Zrínyi (1620-1664) dans La Zrinyiade . Élève du cardinal Péter Pázmány (1570-1637) – chef de la Contre-Réforme en Hongrie et créateur par ses œuvres apologétiques de la prose littéraire hongroise –, Zrínyi, chef militaire notoire, ennemi farouche des Turcs et des Habsbourg, était aussi un fervent admirateur du Tasse et de Virgile. Il improvisa dans sa retraite hivernale cette épopée baroque en quinze chants en l’honneur de son ancêtre, mort en résistant au grand Soliman. Imprimée à Vienne en 1651, ignorée ou presque en Hongrie, La Zrinyiade fut redécouverte, publiée et même « embellie » au XIXe siècle.

Des « kurucz » aux « Lettres de Turquie »

Martyr de l’indépendance nationale, par ses actes et ses écrits et surtout par sa mort mystérieuse, Miklós Zrínyi sera glorifié avant tout en Transylvanie, que son petit neveu par alliance, François II Rákóczi, défendit contre les Habsbourg. Autour de la personne de ce prince que Saint-Simon même trouva sympathique lors de leur rencontre à Versailles, une légende et une littérature s’étaient formées déjà de son vivant: la poésie mi-populaire mi-savante des kurucz (soldats croisés du prince), avec ses ballades, ses chansons et ses élégies d’exil, qui s’enracinait dans la poésie de Balassi et dont l’éclat rayonna jusqu’au XXe siècle. Le prince lui-même a écrit ses Confessions en latin, tandis que son secrétaire, Kelemen Mikes (1690-1761), composa en hongrois ses Lettres de Turquie , journal personnel, chronique en même temps de la vieillesse du prince et de la vie des exilés en Asie Mineure. Témoignage de fidélité, de nostalgie et de résignation, écrit dans le style vivant et soutenu de la conversation intime, les Lettres de Mikes connurent une audience tardive. Publiée après la mort de son auteur, en 1794, à l’époque du réveil national, cette œuvre participe à la renaissance littéraire de la Hongrie, par ce qu’elle révélait d’attachement à la langue et au sol, comme par l’attention qu’on y décelait aux courants esthétiques et spirituels de son siècle.

Le printemps du XVIIIe siècle

Si l’on entend par histoire littéraire une vie littéraire continue et consciente qui englobe les auteurs, leurs œuvres et leur public, ce n’est qu’à partir de la fin du XVIIIe siècle qu’existe une littérature hongroise proprement dite. Elle prend alors la mesure de ses forces et de ses limites, recueille les trésors de son passé et, s’adaptant aux exigences du temps, trouve sa place et sa mission. Au moment où la Hongrie n’est plus que le grenier à blé de l’Autriche « libératrice », où Herder prédit la fin du peuple hongrois noyé dans la mer slave ou germanique, et tandis que la reine Marie-Thérèse attire à Vienne les jeunes nobles hongrois pour les sortir de leur inculture et les plonger dans les délices d’un certain cosmopolitisme, un peuple fatigué des guerres, engourdi dans un bien-être relatif et tourné plutôt vers son passé ressuscite de son dangereux sommeil. C’est à Vienne, en effet, qu’au contact de trois grandes civilisations, la française, la germanique et l’italienne, la littérature hongroise trouve ses premiers porte-parole parmi ces jeunes nobles éblouis de tant de nouveautés spirituelles, et qu’elle crée ses premiers groupes, ses revues et ses modèles pour diffuser dans les villes et les manoirs du pays natal les appels et les œuvres, d’abord simples traductions puis, de plus en plus, créations originales.

La littérature servit à insuffler la vie à la nation, à l’élever ensuite au niveau de celles de l’Occident. Il y eut une « école française » qui imita et traduisit Montesquieu, Voltaire et Rousseau, une « école allemande » à la suite de Goethe et de Schiller, une autre attachée à Horace et à Virgile, enfin une école hongroise fidèle aux acteurs et aux mœurs d’un passé encore vivace.

Au milieu de ces novateurs dont l’œuvre déborde la littérature et qui paieront leur beau zèle par l’échafaud ou la prison s’active pendant un demi-siècle le « vieillard vénérable » de cette période, Ferenc Kazinczy (1759-1831). Poète traducteur, réformateur de la langue littéraire, épistolier et mémorialiste, il fut l’une de ces figures indispensables à la bonne marche de la vie littéraire. À la suite de ces pionniers, des auteurs de talent surgissent de partout. Sándor Kisfaludy (1772-1844), ancien garde du corps à Vienne, puis soldat sous les guerres de l’Empire et captif en Provence, lit en compagnie d’une belle Parisienne les sonnets de Pétrarque et La Nouvelle Héloïse ; rentré dans sa propriété près du lac Balaton, il tire de ses lectures et de ses aventures amoureuses un roman lyrique en stances mélodieuses, l’une des premières réussites de la nouvelle littérature, Himfy szerelmei , 1807 (Les Amours de Himfy ). Son frère cadet Károly (1878-1830), tombé dans la bohème, s’établit à Pest pour y composer des pièces à l’intention de la troupe du premier théâtre de la ville. En même temps, József Katona (1791-1830) y écrit son chef-d’œuvre Bánk Bán , tragédie patriotique aux couleurs sombres et ardentes que son rythme haletant et l’âpreté du ton élèvent au-dessus des drames de cape et d’épée de l’époque. Cependant, l’auteur ne verra pas l’ascension lente et sûre de son œuvre qui, commencée vers la révolution de 1848, reste encore aujourd’hui l’un des rares chefs-d’œuvre de la scène hongroise. C’est encore en Transdanubie (l’ancienne Pannonie des Romains) qu’un hobereau de campagne, Dániel Berzsenyi (1776-1836), à force d’admirer Horace, métamorphose le sage poète latin en romantique hongrois frémissant de passions mal domptées, dont les strophes aux rythmes sévèrement classiques font songer à Hölderlin. Aux confins du pays, près de la Tisza, Ferenc Kölcsey (1790-1838) mène comme Berzsenyi une vie rustique parmi les serfs. Orateur à la Diète de Presbourg, il plaide pour les Polonais vaincus, pour l’abolition du servage, pour les victimes de la tyrannie habsbourgeoise. Mais il fut surtout un poète, dont l’inspiration noble et mélancolique puisa ses modèles tour à tour dans le préromantisme européen et dans la fraîcheur primitive des labours et des bergeries.

L’écrivain majeur de ce premier printemps semble être le poète Mihály Csokonai Vitéz (1773-1805), éternel étudiant vagabond qui parcourt le pays en quête de mécène, de gloire et d’amour et meurt de phtisie à trente-deux ans, après s’être essayé à tous les genres. Il distille une poésie simple, dure, populaire et spontanée. Il apparaît comme le précurseur de S. Pet face="EU Updot" 盧fi, E. Ady, D. Kosztolányi.

À côté de tels poètes, la prose et le théâtre semblent ternes et plus lents à évoluer; la poésie de cette période n’a guère vieilli, mais la prose ne s’assouplira qu’avec la génération suivante. Est-ce l’absence d’un public large et constant, du contact vivant entre les lettres et la vie? Est-ce le manque de culture ou de tradition préalable, ou la nature du génie créateur qui porte les auteurs hongrois vers la poésie plutôt que vers la prose? On constate déjà une prépondérance de la poésie lyrique: les créateurs sont des poètes qui excellent aussi dans l’art plus rare de la prose. Pet face="EU Updot" 盧fi, Ady, Babits, Kosztolányi sont de brillants prosateurs, tandis que les meilleurs dépassent rarement une honnête médiocrité en poésie. Aujourd’hui encore, les poètes hongrois prévalent en nombre et souvent même en qualité par rapport aux prosateurs et aux auteurs dramatiques.

L’âge d’or romantique

L’âge d’or de la littérature hongroise fut romantique dans son inspiration, « classique » dans sa perfection et sa richesse. Tout est prêt pour la rencontre privilégiée des grandes circonstances et des grandes individualités. Grâce à quelques hommes politiques qui influencent la littérature et se laissent influencer par elle, à la générosité du romantisme européen qui libère les peuples esclaves, les auteurs et les œuvres se donnent la main, aux environs de la révolution et de la guerre d’indépendance de 1848-1849, pour introduire tout le peuple dans la littérature nationale et l’élever elle-même au niveau des grands courants européens. Les traditions littéraires les plus solides comme l’enseignement dans les écoles sont fondées désormais sur la poésie, le roman et la critique de cette époque et constituent encore aujourd’hui le cadre et le contenu de la culture littéraire en Hongrie.

Trois prospecteurs de génie

Trois poètes règnent successivement pendant plus d’un demi-siècle sur le cœur et l’esprit des lecteurs hongrois. Mihály Vörösmarty (1800-1855) est l’auteur de poèmes lyriques et épiques dont la musique et le fonds spirituel peuvent se comparer aux chants de Hugo, de Vigny, de Shelley et de Hölderlin; son Appel (Szózat ) au peuple hongrois, devenu chant national à côté de l’hymne de Kölcsey, exprime l’angoisse subite d’un visionnaire au milieu même de la marche triomphale de ces nouveaux conquérants. L’un de ses plus beaux poèmes méditatifs fut traduit en français en quatorze versions différentes: aucune d’elles cependant ne peut rivaliser avec la mélodie déchirante de ce « vieux Tzigane ».

C’est Vörösmarty qui introduit son cadet, le jeune Sándor Pet face="EU Updot" 盧fi (1823-1849), dans la vie littéraire de Pest, devenu peu à peu le centre de la vie spirituelle hongroise. Pet face="EU Updot" 盧fi est le poète hongrois le plus connu et le plus admiré à l’étranger, pour l’élan irrésistible de sa trop brève carrière. La fraîcheur de ses chansons, de ses poèmes descriptifs, de ses épopées satiriques, populaires et révolutionnaires a enchanté ses contemporains qui, éblouis par la fécondité et la variété de son inspiration, le célébrèrent d’autant plus qu’il mourut jeune à la fin de la guerre d’indépendance, après avoir suscité et salué la révolution. Son aîné et ami János Arany (1817-1882) s’attaqua avec lui et Vörösmarty à la traduction de Shakespeare pour le faire représenter au Théâtre national de Pest. Bien que d’origine paysanne, Arany est le plus lettré, le plus sage et le plus profond des trois; poète épique par excellence, il écrivit quelques épopées, comme la trilogie de Toldi , jeune noble rustique, symbole du peuple, fêté pour sa force à la Cour, puis malheureux en amour et tombé en disgrâce malgré ses services, à cause de son tempérament indomptable, et qui meurt seul après s’être réconcilié avec son roi. C’est, avec János vitéz (Jean le Preux , 1845) de Pet face="EU Updot" 盧fi, l’une des œuvres les plus populaires de la littérature hongroise. Ces premiers prospecteurs systématiques du sol poétique hongrois ont jeté la base de la grande poésie et de la culture littéraire de leur pays.

Arany introduit dans la vie littéraire Imre Madách (1823-1864), doux hobereau auteur d’un rêve immense, Az ember tragédiája (La Tragédie de l’homme , 1861), qui promène l’Adam et l’Ève de la Genèse à travers les grandes scènes de l’histoire universelle pour montrer, selon les idées de son temps, les hauts et les bas de l’existence humaine. L’influence de Goethe marque ce beau poème philosophique qui demeure joué avec succès.

Une pléiade de romanciers

À cette époque, seuls les romanciers soutiennent la comparaison avec les poètes: ils sont les véritables fondateurs du roman et de la nouvelle en Hongrie et restent encore fort lus aujourd’hui. Cette faveur persistante n’est pas tout à fait imméritée, car personne n’a surpassé, dans les lettres hongroises modernes, les conceptions grandioses, l’imagination fertile et l’invention romanesque du baron József Eötvös, de Mór Jókai et du baron Zsigmond Kemény si ce n’est Kálmán Mikszáth, successeur direct de Jókai, ou, plus récemment, Zsigmond Móricz, seule figure d’envergure européenne dans le roman hongrois du XXe siècle. Eötvös (1813-1871), admirateur fervent de René , de Volupté , de Lélia , de La Confession de Musset, a produit au moins trois romans modèles. Karthausi (Le Chartreux , 1839-1841) est une grande confession lyrique, sous le masque d’un jeune Français aux environs de la révolution de Juillet; le second, A falu jegyz face="EU Updot" 盧je (Le Notaire du village , 1854), peint de manière vive et cruelle la société provinciale de l’époque; sa verve satirique s’en prend aux puissants du jour, sa pitié active va aux pauvres; enfin, Magyarország 1514-ben (La Hongrie en 1514 , publié en 1847) évoque, comme un avertissement à sa classe trop férue de ses prérogatives, l’image sanglante de la révolte des paysans et crée, le premier en Hongrie, le genre du roman historique sérieux. On retrouve le même sens du tragique, la même élévation d’idées chez Kemény (1814-1875), descendant des princes de Transylvanie, qui tire la plupart de ses sujets de l’histoire de la région natale où, sur un arrière-plan historique et moral, ses personnages se meuvent comme ceux des anciennes tragédies, dans une lutte d’avance désespérée entre leurs actes et leurs remords. Trop graves, trop chargés de pensées, Eötvös et Kemény furent vite éclipsés par l’immense popularité de Mór Jókai (1825-1904), aujourd’hui encore l’auteur le plus lu en Hongrie. Avec ses cent volumes de romans, de nouvelles, de mémoires et de pièces de théâtre, inspirés du passé ancien ou récent de son peuple et contés à la manière orientale, pleine d’imprévus, de gaieté, de larmes et d’espoir, Jókai fut longtemps l’enchanteur bienfaisant d’une époque trop éprouvée. En dépit de tant de bouleversements historiques, ses personnages héroïques, généreux, invincibles comme ceux des contes populaires font partie intégrante de la mythologie d’innombrables lecteurs.

La critique hongroise qui se constitue alors contribue à la grandeur de cet âge d’or. Ses meilleurs représentants, plus d’une fois poètes et conteurs eux-mêmes – comme Pál Gyulai (1826-1909), ce Sainte-Beuve hongrois moins souple et beaucoup plus tyrannique –, se suivent presque sans interruption, par-delà la Grande Guerre, et, renouvellent les tables de valeurs pour servir de guide aux auteurs et aux lecteurs. Ainsi Jen face="EU Updot" 盧 Péterfi, disciple de Taine et traducteur de Platon, et tout particulièrement Mihály Babits (1883-1941), poète, romancier et critique, l’un des fondateurs de la revue Nyugat (Occident ) dont il maintient jusqu’à sa mort les grandes lignes directrices, contre vents et marées.

Un catalyseur: la revue « Nyugat »

Un centre et un ferment

Après un demi-siècle de stagnation littéraire en pleine prospérité économique, dans la paix de la monarchie austro-hongroise, un important mouvement littéraire et social part d’une ville de province, véritable forteresse des derniers féodaux en lutte ouverte avec une bourgeoisie libérale, et gagne Budapest. Son ambition est de dépouiller l’ancienne Hongrie de ses dernières illusions et de la transformer en un pays moderne, à l’instar des démocraties occidentales. Rien ne montre mieux le rôle et la signification de la littérature dans un petit pays que l’élan spontané des écrivains à vouloir se charger d’une tâche au-dessus de leurs prérogatives reconnues. Mais eux-mêmes la considèrent comme essentielle, car en défendant leur civilisation ils défendent aussi l’existence de leur pays, fondement même de cette civilisation. Les auteurs éprouvent le besoin d’élargir leur horizon, de sortir d’un isolement confortable et étroit pour grandir à la mesure de l’Europe et de l’univers. Leur plus grand secours leur vient non pas des cercles et des cafés littéraires, ni de la presse encore engluée dans une fin de siècle littéraire et artistique, mais du nombre insolite des jeunes talents qui surgissent partout à la fois dans le pays et s’agglomèrent autour d’une revue.

Nyugat fut fondée en 1908 par quelques fervents de La Revue blanche , du Mercure de France et de La Nouvelle Revue française , pendant que les conservateurs ne juraient encore que par La Revue des deux mondes . Ce fut comme une nuée de jeunes conquérants, à l’assaut des idées et des courants nouveaux. Précédés à Paris par quelques aînés, comme Zsigmond Justh (1863-1894), ami de Paul Bourget et d’Anatole France, de Joris-Karl Huysmans et de Sarah Bernhardt, comme Zoltán Ambrus (1861-1932), « le plus français des auteurs hongrois », disciple d’Ernest Renan et de Jules Lemaitre, romancier et critique qui s’était joint, malgré son âge, à ces frères d’armes tardifs et hardis, ou encore comme Dezs face="EU Updot" 盧 Szomory (1869-1944), fleur étrange dans le jardin des nouveaux conteurs hongrois. Disciples originaux des conteurs symbolistes, ils avaient choisi comme titre de leur revue Nyugat , c’est-à-dire « Occident », et comme emblème le portrait de Kelemen Mikes, l’ancêtre ouvert à tous les vents de l’esprit malgré son exil et son isolement, et tourné à la fois vers la France et vers sa chère Transylvanie. Durant ses trente années d’existence, la revue a su réunir, malgré les attaques, les persécutions et les difficultés matérielles, les meilleurs talents du pays.

L’influence de ces écrivains est demeurée vivace puisqu’ils ont remodelé le visage de la littérature hongroise sans que personne ne les égalât jusqu’à présent. Pourtant leur tâche ne fut pas facile, pris qu’ils étaient entre une littérature académique hostile à toute nouveauté et un courant plus dynamique, mais superficiel, qui alimentait les feuilletons, les théâtres et les illustrés. Ainsi, sauf pour une certaine élite, ils sont demeurés en marge de la majorité des lecteurs, et ce n’est qu’à titre posthume que la plupart obtinrent la place et la faveur qu’ils méritaient.

Buisson ardent de talents

Dans ce buisson ardent de talents, les poètes dominent et mènent le mouvement. Endre Ady (1877-1919), écrivain visionnaire que Paris et le symbolisme français libérèrent de tout le traditionalisme que contenaient ses écrits de jeunesse; pénétré de plus en plus par la sève de l’ancienne poésie hongroise autochtone, il cristallisa, comme les génies authentiques, les efforts de ses prédécesseurs pour les mener, avec ceux de ses amis, à des hauteurs insoupçonnées. De son vivant, tous les poètes vivaient plus ou moins dans son ombre, et Mihály Babits lui-même (1883-1941), son plus cher ennemi, ne put donner toute sa mesure qu’après la mort de son aîné, en prenant la direction de Nyugat . Le « magister Hungariae » dut lutter pour se sauver lui-même et préserver sa revue des tentations, des humiliations et des compromis, face aux puissants du jour. Sa poésie grave, méditative, et d’une pureté fière et hautaine, hantée par d’illustres modèles – Baudelaire qu’il a traduit, quelques Anglais et, surtout, Vörösmarty et Arany –, reste comme la chronique héroïque d’une vie, d’une morale altière et d’une qualité de contact qui fit de son foyer le salon d’un Mallarmé hongrois. Dezs face="EU Updot" 盧 Kosztolányi (1885-1936) semble être son contraire: souriant, souple, toujours jeune, étourdissant d’invention, de variété et de fraîcheur. Maître inimitable de la plus belle prose hongroise, par son charme et son enjouement, il initie on ne peut mieux à la poésie nouvelle de son groupe – tout comme le noble et mélancolique Árpád Tóth (1886-1928), le paysagiste intime Gyula Juhász (1883-1937), ou l’éternel enfant Ern face="EU Updot" 盧 Szép, et combien d’autres qui se meuvent autour d’Ady!

Nombre d’entre eux sont devenus des conteurs et des romanciers continuant et renouvelant les traditions romanesques hongroises: Kálmán Mikszáth (1847-1910), peintre amusant et pourtant impitoyable de la petite noblesse des campagnes; Sándor Bródy (1863-1924), naturaliste vigoureux et l’un des meilleurs auteurs dramatiques de l’époque avec l’étincelant Ferenc Molnár (1878-1952), gouailleur cynique et clairvoyant, ce fils le plus authentique de la capitale et de sa faune humaine qu’il persifla dans ses comédies dont la plus célèbre est Liliom (1909); Gyula Krúdy (1878-1933), poète en prose dont l’évocation mi-ironique, mi-mélancolique d’une Hongrie disparue ou tout près de disparaître rappelle la manière de Tourgueniev et de Tchekhov. Presque tous ces auteurs s’aventurent à écrire pour la scène, mais sans pouvoir la faire sortir de ses ornières confortables; le théâtre, en effet, reste la tentation majeure, comme moyen de contact plus direct avec un public lent à s’émouvoir. Tel fut le cas de Zsigmond Móricz (1879-1942), le premier romancier hongrois du siècle, auteur d’une série de tableaux critiques, à la fois passionnés et poétiques, conteur d’une verve inépuisable, maniant une langue forte et riche. Frigyes Karinthy (1888-1938), si différent qu’il soit, n’est pas loin de le valoir; à la fois génial et inégal, philosophe au sourire amer et d’une logique excessive, dévoré trop vite par le journalisme, comme tant de contemporains. Déjà à la fin du XIXe siècle et surtout au XXe siècle, le type même de l’écrivain hongrois devient, à la place du soldat, du savant ou du gentilhomme de campagne, le journaliste citadin, poète ou conteur à ses heures, ou le professeur, critique plutôt que conteur, prosateur plutôt que poète.

La littérature, témoin du temps présent

À partir de 1945, la Hongrie passe sous la domination soviétique. Après l’installation du pouvoir politique, toute la vie culturelle est réorganisée sur le modèle soviétique. La répression menée par le régime Horthy et la guerre avaient déjà causé de lourdes pertes dans le domaine de la littérature: des écrivains antifascistes, comme les poètes Attila József (1905-1937) ou Miklós Radnóti (1909-1944), avaient été persécutés, et bon nombre d’entre eux moururent en camp de concentration. Mais, pendant la période de la « coalition » (1945-1948), la vie littéraire connaît un renouveau extraordinairement rapide. Dès 1946 se créent de nombreuses revues, chacune d’une sensibilité distincte. La première en date de cet après-guerre, Magyarok (1945-1949), fournit d’abord un tremplin à tous les groupes littéraires pour devenir en fin de compte l’organe des écrivains bourgeois. Fórum (1946-1950) est lancée par les intellectuels communistes qui, à l’instar de György Lukács (1885-1971), œuvrent à l’emprise communiste sur la vie culturelle. Les auteurs populistes, Gyula Illyés en tête (1902-1983), se groupent autour de la revue Válasz (1946-1949) et continuent à défendre l’idéologie populiste en vue de transformer la société hongroise. De plus jeunes écrivains, adeptes des idéaux forgés par la revue Nyugat et son principal poète, Babits, fondent alors Új Hold (1946-1948), revue aux visées artistiques élevées. Les plus talentueux de ses collaborateurs sont János Pilinszky (1921-1981) et Ágnes Nemes Nagy (1922-1991) qui deviendront tous deux des poètes éminents.

Cependant, à partir de 1950, toute la vie littéraire se trouve placée sous surveillance. Les revues sont supprimées; les maisons d’édition, nationalisées; seuls les auteurs dont les écrits sont approuvés par le Parti communiste ont accès au public. Ce stalinisme à grande échelle aura des répercussions profondes et durables sur la littérature hongroise. La dictature brutale qui régit alors la vie littéraire est l’œuvre de József Révai (1898-1959), principal idéologue parmi les écrivains communistes rentrés de Moscou sur les talons de l’armée soviétique. Le « réalisme socialiste » est à l’ordre du jour, et les auteurs « moscovites » tels que Béla Illés (1895-1974) sont les modèles à suivre pour leurs camarades écrivains. Tous les gens de lettres deviennent membres de l’Union des écrivains, et leur organe unique est le périodique Csillag (1947-1956). De nombreux poètes chantent alors le « très sage chef du parti », Rákosi, et la « lutte incessante pour un avenir en rose ».

Mais bientôt les écrivains communistes commencent à détendre peu à peu la camisole que leur impose le parti. Premier entre tous, Tibor Déry (1894-1977), qui s’était lancé dans la composition du grand roman réaliste socialiste sur la classe ouvrière, s’était vu rappeler à l’ordre par Révai pour n’avoir pas suivi la « vraie ligne du parti ». Déry adopta une vue réformiste et prit fait et cause pour Irodalmi Újság (1950-1956), périodique qui devint peu à peu l’organe d’opposition aux pratiques stalinistes. Les récits de Déry, dans les années 1954-1956, révélèrent les horreurs de la dictature de Rákosi (Niki , 1955). De plus en plus, les jeunes auteurs réalisèrent qu’ils avaient été dupés et, après une sincère remise en question des idées établies, prirent des positions courageuses dans leurs poèmes et leurs nouvelles où ils critiquaient la bureaucratie socialiste. C’est ce qui ouvrit la voie à la révolte populaire de 1956 et redonna vie à la littérature hongroise: à nouveau les écrivains se faisaient les champions de la justice sociale.

Certes, la révolution fut écrasée par la puissance militaire de l’Union soviétique et de nombreuses personnalités des lettres furent jetées en prison. Mais la sévère férule du régime Rákosi ne put jamais être rétablie sur la vie littéraire, et celle-ci se libéralisa progressivement après 1964. On peut citer, comme point de repère, la publication par Géza Ottlik (1912-1992) de L’École à la frontière (1959); par la suite, dans les années 1960-1970, tous les écrivains qui avaient été réduits au silence après 1950 reprirent le cours de leur carrière littéraire. Parmi les écrivains populistes, on trouve au premier rang le romancier László Németh (1901-1975), avec Esther Éget face="EU Updot" 盧 (1956), Pitié (1960), tandis que Gyula Illyés s’impose comme chef de file des poètes et défenseur inlassable des valeurs nationales.

Tandis que de nombreux talents nouveaux apparaissaient, certains parmi les écrivains plus anciens – non reconnus par les instances officielles – se firent connaître à leur tour. Tout d’abord Sándor Weöres (1913-1989), poète à l’imagination fertile et doué d’une force d’invention poétique débordante, maniant avec un égal bonheur les formes de versification les plus complexes (La Tour du silence , 1956; Fontaine ardente , 1964; Saturne bientôt submergé , 1968; Psyché , 1972). Dans le domaine de la prose, Miklós Mészöly (né en 1921) inaugura de nouvelles approches avec La Mort de l’athlète (dont la première traduction en français fut publiée par le Seuil en 1964). De même, Iván Mándy (né en 1918), Magda Szabó (née en 1917) et István Örkény (1912-1979) écrivirent des romans de première qualité. Parmi les prosateurs plus jeunes, on peut citer György Moldova (né en 1934) qui s’est rendu célèbre par ses reportages sociologiques, ce qui était une nouveauté dans les années soixante. György Konrád (né en 1933), quant à lui, fit œuvre de pionnier avec son premier roman, Le Visiteur , en 1969. La dernière génération d’écrivains en prose comprend notamment Péter Hajnóczy (1942-1981), Péter Esterházy (né en 1950) et Péter Nádas (né en 1943), auteurs qui tous expérimentent le mélange des genres. Autre aspect nouveau de la littérature contemporaine, l’émergence d’écrivains tziganes tels que le romancier Menyhért Lakatos (né en 1926) et le poète Károly Bari (né en 1952).

Pour la poésie, la génération intermédiaire est représentée, entre autres, par László Nagy (1925-1978), Ferenc Juhász (né en 1928) et Sándor Csoóri (né en 1930), qui poursuivent la tradition populiste avec des accents surréalistes. La jeune génération, quant à elle, adopte un nouveau subjectivisme: la poésie de László Marsall (né en 1933), celle de Dezs face="EU Updot" 盧 Tandori (né en 1938), d’Imre Oravecz (né en 1943) ou de György Petri (né en 1943) délimitent le champ de leurs tentatives. Mais c’est autour du périodique Mozgó Világ (créé en 1975) que s’est regroupée la toute dernière génération. Sa voix est celle des années quatre-vingt, désabusée, sans idéologie, et se lançant dans des audaces d’innovation sans limites. Jusqu’en 1989, une tendance contestataire s’exprimera dans la littérature samizdat .

La littérature hongroise ne se limite pas aux frontières nationales. Il existe aussi une vie littéraire florissante en Transylvanie, largement consacrée aux questions de défense et de survie de l’ethnie locale. Le plus important, parmi ces écrivains, est sans doute András Süt face="EU Updot" 盧 (né en 1927). Quant à ceux de la Yougoslavie septentrionale, ils publient une revue d’avant-garde très incisive, Új Symposium (créée en 1964). En prose, Nándor Gion (né en 1941) montre une originalité certaine, tandis qu’en poésie Ottó Tolnai (né en 1940) se distingue par la subtilité de ses textes expérimentaux. La vie littéraire est également vivante dans les Républiques tchèque et slovaque – notamment grâce à Lajos Grendel (né en 1948) –, mais, dans le district subcarpatique de l’Ukraine, la minorité hongroise n’est pas assez nombreuse pour avoir pu produire une authentique littérature locale.

Littératures de l’émigration

En revanche, a existé dans l’ensemble des pays occidentaux une littérature hongroise émigrée très importante. Un grand nombre de citoyens ont quitté la Hongrie après la Seconde Guerre mondiale et après la révolution de 1956. Parmi les revues les plus significatives, on peut citer Új Látóhatár (créée en 1958), anciennement Látóhatár (Munich, 1950-1958); Irodalmi Újság (Paris, 1957), et Magyar M face="EU Updot" 老hely (Paris, 1962), de tendance néo-avant-gardiste. Écrivains d’un certain âge et au talent reconnu, Sándor Márai (1900-1989) et László Cs. Szabó (1905-1984) se rattachent aux tendances de la littérature hongroise d’avant guerre. Le premier a publié de nombreux romans sur l’exil et Cs. Szabó a été le chef spirituel incontesté de la littérature émigrée. Quant à Gy face="EU Updot" 盧z face="EU Updot" 盧 Határ (né en 1914), il est la vivante réfutation du préjugé selon lequel la création artistique ne saurait que tarir en dehors de la communauté à laquelle l’écrivain s’adresse.

La littérature émigrée a trouvé sa principale vigueur dans la « génération de 1956 », et tout particulièrement dans les poètes, guère âgés de plus de vingt ans, qui se sont enfuis de Hongrie à cette époque. Ces auteurs étaient alors assez mûrs pour s’être pleinement imprégnés de leur culture natale, mais encore assez jeunes pour en aborder une nouvelle et y prendre racine. On compte parmi eux les noms des éditeurs de Magyar M face="EU Updot" 老hely , de Pál Nagy (né en 1934), de Tibor Papp (né en 1936), réfugiés à Paris, et de Alpár Bujdosó (né en 1935) qui vit à Vienne. Leur production littéraire s’étend à différents types de médias. József Bakucz (1929-1990) qui vit à New York, György Vitéz (né en 1933) et László Kemenes Géfin (né en 1937), installés au Canada, font également partie de cette génération de 1956. Ils utilisent des images fragmentées, en allusion à la littérature hongroise ancienne, émaillées dans le flux d’un courant de conscience, ce qui fait de leur poésie un mélange curieux d’ancien et de moderne.

Quant à István Siklós (1936-1991), il vécut à Londres et pratiqua un genre particulier de lettrisme; Elemér Horváth (né en 1933), passé d’Italie à New York, recrée dans sa poésie des états d’âme précis et profonds. On peut citer également, dans ce groupe, Géza Thinsz (1934-1990), István Keszei (1935-1984), András Sándor (Washington, né en 1934), et György Gömöri (Cambridge, né en 1934). Au contraire de la profusion qui caractérise la génération de 1956 en poètes talentueux, celle-ci ne compte que peu de prosateurs de premier plan: György Ferdinandy (Porto Rico, né en 1935) est le meilleur d’entre eux. Le thème clé de son œuvre réside dans la nostalgie d’un passé torturant, sa prose poétique vibre de souvenirs douloureux. Il écrit également en français. Endre Karátson (Paris, né en 1933) est un écrivain du mental dont les récits prêtent à diverses interprétations et à plusieurs niveaux de lecture.

L’affranchissement des idéologies

Depuis les années quatre-vingt, avec la disparition progressive des contraintes idéologiques, allant de pair avec les bouleversements qui finirent par provoquer la chute du régime communiste, le pluralisme caractérise de plus en plus la vie littéraire et artistique en Hongrie. Bien avant les changements décisifs intervenus dans les années 1991-1992, les écrivains de valeur ont cherché leur place dans le rang des contestataires, ou tout au moins auprès des réformateurs du Parti dont l’influence ne cessait de se dégrader. Actuellement, toute sensibilité politique ou esthétique peut avoir son expression littéraire, depuis le sentiment religieux en passant par l’ésotérisme jusqu’à la production quasi-industrielle de lecture, sans oublier le genre documentaire censé présenter la vérité jusqu’alors cachée sur la période qui s’étend de la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’à la chute du communisme. Comme c’est le cas dans les autres pays du « rideau de fer », des courants refoulés resurgissent en Hongrie: ainsi de l’extrême droite nationaliste, représentée par le bouillant auteur de théâtre, István Csurka (né à 1934). Mais l’impact de cette tendance, rejetée par la grande majorité des écrivains et intellectuels, reste très circonscrit.

Y a-t-il des créateurs nouveaux qui ont su s’imposer depuis les années quatre-vingt? Certes, mais, à la vue des catalogues des éditeurs (qui appartiennent de plus en plus au secteur privé, et n’ont donc plus accès à la manne des subventions), une de leurs principales préoccupations consiste à combler les lacunes et à réparer les injustices, en publiant les auteurs mis à l’écart du passé, et du passé récent, comme Sándor Márai. Le fait le plus marquant est d’ailleurs l’unité retrouvée de la littérature hongroise, non dans le sens d’une uniformité qui serait la pire des choses, mais par la réconciliation avec les écrivains d’expression hongroise vivant dans n’importe quel coin du globe. Les « littératures de l’émigration » sont loin d’être interdites ou mal vues dans le pays. Un de leurs représentants les plus pittoresques, Gy face="EU Updot" 盧zo Határ, se vit même décerner, en 1991, le prix Kossuth, suprême récompense de toutes créations artistiques ou scientifiques. D’un autre point de vue, les auteurs de cette « révolution antitotalitaire » que fut le mouvement de 1956 sont sans exception réhabilités et vénérés comme des héros de la nation. Il est pour le moins symbolique que le premier président élu de la nouvelle République hongroise soit un ancien détenu de 1956, à savoir le traducteur et dramaturge Arpád Gönz (né en 1922).

Depuis le milieu des années soixante-dix, un changement considérable s’est également produit dans le domaine de la diffusion de la littérature hongroise au sein des pays occidentaux. Des traductions de plus en plus nombreuses et de qualité de plus en plus satisfaisante d’œuvres classiques ou modernes ont paru en allemand, en anglais, en français (grâce notamment au travail mené par Georges Kassaï et Jean-Luc Moreau), ce qui rompt quelque peu l’isolement linguistique dans lequel se trouve placée cette littérature.

Hongrie
(république de) état d'Europe centrale, entouré par la Slovaquie (au N.), l'Ukraine et la Roumanie (à l'E.), la Yougoslavie, la Croatie (au S.), la Slovénie et l'Autriche (à l'O.); 93 032 km²; 10 640 000 hab.; cap. Budapest. Nature de l'état: république. Langue off.: hongrois. Monnaie: forint. Relig.: catholicisme (env. 55 %), protestantisme (env. 25 %). Géogr. phys. et hum. - Au N. du bassin pannonien, que drainent le Danube et la Tisza, la Hongrie est un pays de plaines où le climat continental sec entretient une végétation de steppe, vouée à l'élevage extensif. Des hauteurs, plus humides, rompent cette monotonie: dorsale hongroise au N., massifs et collines de Transdanubie au S.-O. Le peuplement est dense (114 hab./km²) et très homogène (97 % de Magyars); 60 % des Hongrois sont citadins et la fécondité est très faible. écon. - Dès 1968, après deux décennies d'étatisation, diverses réformes, amplifiées à partir de 1986, ont développé l'initiative privée. En 1990, une vaste privatisation s'est avérée difficile à réaliser pour les terres agricoles. L'économie hongroise est diversifiée, les bases agricoles et industrielles sont honorables, le tourisme international est important. Toutefois, la faiblesse du secteur tertiaire (moins de 40 % des actifs) et la productivité médiocre témoignent des retards sur l'Europe occidentale. Le pays a réorienté ses échanges vers l'Ouest et devrait réduire sa dépendance énergétique envers l'Est (programme nucléaire en cours de réalisation). La dette extérieure est forte et l'inflation élevée, mais la confiance des investisseurs occidentaux est satisfaisante. Admise au Conseil de l'Europe, la Hongrie aspire à intégrer l'Union européenne. Hist. - La région connut de nombr. invasions, notam. celles des Celtes (IIIe s. av. J.-C.) et des Daces. Au Ier s. après J.-C., les Romains créèrent les deux provinces de Pannonie. Après les invasions germaniques, ce fut l'établissement des Huns et des Avares (568-796). En 896 arrivèrent les Magyars, sous la conduite d'Arpad; après des raids dévastateurs sur l'Occident, ils se stabilisèrent dans la plaine danubienne. La dynastie d'Arpad christianisa le pays, assurant ainsi son unité, sous saint Étienne Ier (997-1038), couronné roi par le pape Sylvestre II (1001). Au XIIIe et au XIVe s., la Hongrie conquit la Slovaquie, la Transylvanie et la Croatie. Aux XIVe et XVe s., la couronne élective échut aux maisons d'Anjou puis de Luxembourg. De 1458 à 1490, la Hongrie atteignit son apogée avec Mathias Corvin qui fit pénétrer la Renaissance dans son royaume. Passant au roi de Bohême en 1490, elle fut possession des Habsbourg d'Autriche de 1526 à 1918. Les Turcs, victorieux à Mohács (1526), conquirent une grande partie du pays (la plaine danubienne, avec Buda), tandis que le protestantisme s'implantait solidement, notam. en Transylvanie. La reconquête s'effectua au XVIIe s. (traité de Karlowitz, 1699). Le mouvement d'indép. de 1848, conduit par Kossuth, fut écrasé en 1849 avec l'aide de l'armée russe. Après une terrible répression, le gouvernement autrichien accorda une large autonomie à la Hongrie (1867). Ce régime dualiste, que symbolisait le nom d'Autriche-Hongrie, prit fin en 1918. Proclamée le 16 nov. 1918, la rép. connut un régime communiste (mars-août 1919) avec Béla Kun, puis s'organisa en royaume sans roi, sous la régence de Horthy (1920-1944). Le traité de Trianon (1920), qui amputa la Hongrie des 2/3 de son territ., suscita un puissant esprit de revanche. L'alliance avec l'Allemagne, favorisée par le pro-nazi Szálasi, permit de récupérer (1938-1941) divers territ., à nouveau perdus en 1945. Entrée en guerre contre l'U.R.S.S. en 1941, la Hongrie fut envahie par l'armée sov. (1944-1945), et un gouv. provisoire déclara la guerre à l'Allemagne (1944). On proclama la rép. (1946); on nationalisa terre et grandes entreprises (1946-1948). Le parti communiste imposa une rép. populaire (1949). Au stalinien Rákosi, président du Conseil en 1952, succéda le libéral Imre Nagy (1953-1955). Le remplacement de Nagy par Hegedüs accentua la colère des opposants au communisme. Ce fut alors la grande explosion d'octobre 1956, le retour de Nagy, la répression soviétique, l'emprisonnement puis l'exécution de Nagy. János Kádár, un communiste "national", fut mis au pouvoir par l'U.R.S.S. Il entreprit, avec son accord, une lente libéralisation du régime et décida, en 1968, d'une politique écon. plus souple. Lors des bouleversements amorcés en 1988, Kádár fut remplacé. La Hongrie servit de relais aux Est-Allemands qui voulaient gagner la R.F.A. En 1990, J. Antall, chef du Forum démocratique, parti conservateur, a formé un gouvernement de coalition qui a décidé un renversement d'alliance et les privatisations. En 1991, toutes les troupes soviétiques avaient quitté le sol hongrois. Mais la hausse infernale des prix et le chômage laissaient perplexe la pop., qui aux élections législatives de 1994 a porté au pouvoir le Parti socialiste hongrois (nouveau nom du P.C.), et Gyula Horn est devenu Premier ministre. Face à l'inflation, au déficit budgétaire, au chômage (10 %), il a appliqué avec succès une politique d'austérité (croissance de 2 à 3 %). En 1997, la Hongrie a intégré l'OTAN.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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